GÉORGIE DU SUD



Nous sommes partis un soir de 11 novembre ! Dans le stress du check-in, la bousculade des chariots, les embrassades et, bien sûr, en attente des éternels retardataires dont Olive qui rôdait tel un chien errant, son passeport perdu en cours de route…

Escalators, douane, salle d’attente et déjà l’air conditionné… Quelques heures plus tard, nous étions à Santiago, un monde différent. Là-bas c’était le printemps. Bus, hôtel et puis le soir le tour de peñas : pisco-soûrs, musique… Tout est beau au Chili ! Au petit matin, nous volions à nouveau en direction du sud : Puerto Mont, Ushuaïa, Rio Gallegos… De l’eau, beaucoup d’eau et enfin une île, plusieurs îles même, les Falkland.

Le vent y était aigre. Mount Pleasant est une base militaire où la discipline est stricte ; les civils y forment les rangs pour leur entrée au Royaume Unis. Un bus chaotique et poussiéreux nous emmena à Stanley, la capitale, à une heure de route. Premières maisons de bois, basses aux couleurs vives, le ponton, et la magie de Tara, notre bateau.

Nez rouge, couleur grise se fondant dans l’eau, deux mâts de 27 mètres dardés au ciel, et le vent du large… Nous embarquions pour la Géorgie du Sud.

Difficile de ne pas aimer Tara… Amarré là, puissant, il était facile de lui soupçonner des qualités. Était-ce juste ce chenal entre le large et nous, était-ce autre chose ? Ce qui deviendrait notre havre au gros des tempêtes semblait déjà frémir.

Faire connaissance avec le bateau, en mesurer les recoins, les hauteurs, les circulations, l’apprivoiser, furent nos premiers gestes. Et puis s’installer, et nous attendions Olive et son nouveau passeport. Enfin, un beau soir tout était prêt quand, à 9 h 30, ce fut le départ…

L’île du bout du monde

Je rêvais de ce voyage et nous partions en zonne antarctique pour cette île perdue quelque part sur l’Arc de Scotia dans les brumes des 50emes hurlants, par 54° de latitude sud et 37° de longitude ouest…

Son histoire, son absence de structure, ses sommets déchiquetés culminant à 3 000 mètres et vomissant leurs glaciers dans la mer étaient un appel au voyage. Eloignée de tout, loin du tourisme consumériste, cette île mythique me fascinait !

Cependant, les conditions d’accès y étaient draconiennes : autonomie complète avec la capacité de pouvoir quitter l’île par ses propres moyens : pas de piste d’atterrissage, pas d’hélicoptère, pas de routes, liaisons maritimes incertaines, pas de bloc opératoire, liaisons radio inutiles etc.

Par ailleurs, la cartographie faisait cruellement défaut. Je ne possédais que la carte dont disposait Basile, 26 années plus tôt… Les glaciers avaient dû fondre, les accès devaient être particulièrement bouleversés. Hormis les installations baleinières, si vétustes fussent-elles où je supposais que nous pourrions aborder, tout n’était que supposition.

Une seule chose était certaine : la géomorphologie de l’île. Un croissant de quelque 140 kilomètres de long pour 40 de large orienté nord nord-ouest/sud sud-est, composé de deux chaînes de montagnes, véritable colonne vertébrale de l’île : l’Allardyce Range couvrant environ les 2/3 nord et comportant le Mont Paget 2 933 mètres, point culminant de l’île, et les Salvesen Range, plus volcaniques, issus d’un autre mouvement tectonique différent, occupant le 1/3 sud.

Telles les Alpes, les montagnes y dressent une muraille difficilement franchissable. Sir Ernest Shackleton dans « South », la relation qu’il fit de ses tribulations géorgiennes, après 17 jours de mer à bord du James Caird — alors qu’il abordait l’île par la cote ouest — en fit la description suivante : « des rochers noirs comme des dents noires ».

Peu de faces où de sommets (hormis la proche périphérie des chaînes) sont facilement accessibles ; le Mont Paget par sa voie « normale » est l’équivalent de la Brenva au Mont Blanc.

Et nous savions cette côte ouest très difficilement abordable car déchiquetée et battue par les vents. En contrepartie la côte est, accessible et qui comportait autrefois les bases baleinières en activité, offrait le seul mouillage aujourd’hui fiable : Grytviken, centre administratif actuel de l’île, où résident en saison estivale les représentants de Sa Majesté et quelques chercheurs. Une trentaine de personnes au maximum !

Les Montagnes du Silence

Les deux années qui précédèrent le départ furent pleines de rebondissements. Si le principe même de l’expédition était acquis, sa forme définitive ne fut déterminée qu’aux termes de longs mois de préparation.

Outre l’aspect financier, une telle expédition supposait six semaines d’absence. Daniel Buffard-Moret et son épouse, tous deux sourds, désiraient venir. Ils bouleversèrent considérablement le projet initial. Daniel m’imposa très vite son idée d’un voyage au profit d’une association mixte sourds-entendants se faisant championne de la promotion de Langue Française des Signes (LFS) et d’une meilleure intégration des sourds dans notre société.

L’idée était séduisante ! Pourquoi ne pas lancer ce projet au cours de l’année du « handicap » et le réaliser durant l’année de « la réinsertion par le sport » ? Coïncidence bien sûr… Tout ceci n’était que clins d’œil en direction du monde des entendants.

Tout était dit, nous ferions ainsi…

Daniel se mit au travail. Son intention n’était pas de créer une énième association traitant de problèmes locaux mais une structure ouverte à tous. Cette forme permettrait de satisfaire les envies de montagne des uns et des autres et favoriserait une mixité peu spontanée au quotidien.

 

C’est dans ce contexte que furent créées « Les Montagnes du Silence » association en loi de 1901, altruiste et ouverte à qui le voulait bien, sur fond de montagne avec ce fantastique projet en zone Antarctique, pour son lancement. Chacun des participants se devait d’être ambassadeur de la cause et contribuer à la réussite du projet au travers d’une implication personnelle.

Le Tara

L’idée initiale était de partir à plusieurs bateaux. Plusieurs mois auparavant, j’avais contacté Catherine Chabaud[1] pour lui demander de gérer la partie « mer » à laquelle je ne connaissais rien. Elle avait accepté sans réserve.

Peu d’embarcations sont susceptibles de satisfaire aux exigences de telles routes. Plusieurs contacts furent pris et s’ils nous satisfaisaient quant aux prestations offertes, ces dernières ne nous convenaient que partiellement car nous obligeant à nous répartir sur plusieurs bateaux.

Mais un matin, Catherine tira la sonnette d’alarme : « l’Antarctica » de Jean Louis Etienne, le « Sea Master » de Peter Blake (à bord duquel il fut assassiné) venait d’être racheté par l’un de ses amis. Ce bateau en capacité de tous nous embarquer était à Camaret. Il se trouvait disponible à la période qui nous intéressait. Son nom : le Tara.

Il ne nous fallut que très peu de temps pour conclure un accord avec son propriétaire qui alla très largement au-delà de son rôle de prestataire et devint rapidement notre partenaire.

Le Staff

La constitution du groupe (15 personnes au total) ne posa pas de problème : staff d’un côté et sourds de l’autre. Dès l’origine, il fut évident que compte tenu du contexte et des activités envisagées, un sourd devrait avoir, pour de simples raisons de logique et de sécurité, son équivalent entendant. Un pour un…

 

Le « staff » fut constitué de la manière la plus classique qui soit. Je sollicitai ceux avec lesquels j’avais déjà travaillé sur ce projet : Catherine Chabaud pour la mer, et Jean Paul Peeters, général, de son état, « Monsieur Sport » de l’armée et guide de haute montagne qui devint, entre-temps, Président de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade (FFME).

Par la suite, Sylvie Braud, médecin urgentiste, rompue aux techniques du secours en montagne puisqu’exerçant son art au sein du PGHM (Secours en Montagne) à Chamonix, vint se joindre à nous.

Et puis moi-même, bien sûr, 2ème classe à l’armée, à qui le côté génial et sympa de la vie offrait pour adjoint, le Général Peeters.

Le recrutement de l’équipe image/son ne posa pas plus de problèmes. En relation amicale avec Georges Pernoud (Thalassa), je l’avais entretenu auparavant de ce projet. Et c’est naturellement qu’il nous recommanda à l’Agence ATOM et son ami Yves Bourgeois qui nous expédia sa meilleure équipe : Luc Marescot pour les images et Olivier Gil pour le son.

Pascal Tournaire vint compléter l’équipe. Photographe de talent, attaché au magazine « Alpinisme & Randonnée ». Il avait participé à de nombreuses expéditions, dont l’Everest.

 

A l’encadrement vinrent se joindre deux interprètes de la Langue des Signes, leur présence était indispensable. La France, notre France, remarquablement en retard dans ce domaine — il ne doit exister qu’une poignée d’interprètes professionnels — ne nous fournissait aucune piste sérieuse. Ce furent donc deux citoyens suisses qui nous rejoignirent : Philippe Wieland tout d’abord, puis Chrystel Molleyres, personnages exceptionnels de chaleur humaine, d’humour, de gentillesse et de disponibilité.

 

La préparation

L’entraînement débuta très tôt, deux années avant le départ. La préparation comportait trois points précis, chacun devant y satisfaire ;

  • La préparation montagne (stages divers, écoles, ski de montagne & alpinisme)
  • Un stage « Voile »
  • Un stage de « Langue Française des Signes ».

De loin, la préparation « montagne » fut la plus longue et la plus difficile. Au terme de deux années, 2 semaines de ski de printemps, une dizaine de courses, des écoles et ateliers divers aguerrirent les uns et les autres aux différentes techniques alpines. Ces instants furent difficiles et le groupe souvent découragé par la promesse de difficultés accrues.

Notre périple avait démarré au refuge d’Argentière où Michel et Solange Zanoni, nous avaient réservé leur plus chaleureux accueil ; Bernard Bottelier du refuge des Conscrits et Marc Sutra du Refuge Robert Blanc nous apportèrent également toute leur aide et tout leur soutien dans ces instants parfois délicats.

Le stage « mer » fut organisé par Catherine Chabaud, avec la complicité de Patrick Tabarly. Le groupe put ainsi découvrir cet élément que bien peu connaissait et apprendre les rudiments de la navigation.

Le stage « Langue des Signes » eut moins de succès de par le calendrier qu’il imposait. De fait il s’adressait aux entendants, il fut difficile de tous les réunir pour approcher les rudiments de cette langue qui, au même titre que n’importe laquelle, demande des années d’apprentissage.

Les sourds et la communication

Malgré notre optimisme, il était évident que nous nous heurterions à un certain nombre d’écueils. Nous étions cependant convenus de la participation systématique des sourds à toutes les activités et cela soulevait de nombreuses questions…

Notre interrogation portait essentiellement sur la transmission de consignes, d’ordres simples ou d’informations, y compris en cas d’urgence et là était le vrai problème !

Comment prévenir dans l’instant et de manière certaine d’une situation soudaine et avoir la certitude que le message soit bien passé ?

C’était compter sans les sourds. Il nous fut donné de découvrir leur extrême acuité quant à la compréhension de situations nouvelles, leur sens aigu de l’observation palliant leur déficience, et leur faculté à s’adapter dès lors qu’un comportement leur était enseigné.

La plupart des problèmes furent éludés du seul fait que chaque fois que cela était possible, les sourds prirent la direction des opérations sur le terrain, menèrent la caravane et décidèrent de la conduite à tenir.

Le vocabulaire de base de nos exercices alpins existait déjà, il était facile de traduire ski, amont, montagne etc. Quant aux termes, techniques ou non, et aux objets n’ayant pas de correspondance, ils durent être inventés et mis au point au fur et à mesure des besoins, puis formalisés par une gestuelle non équivoque dans le contexte.

Ainsi, le « mousqueton » fut traduit par un geste de la main où le pouce et l’index, se joignent à deux ou trois reprises ; le « piolet » par un fouetté du poignet en direction d’un pan de glace imaginaire ; les « crampons » par une main, doigts dardés en direction du sol, venant heurter du dos la paume de l’autre main simulant les semelles de chaussures etc.

Il en fut de même pour la mer. Probablement une quarantaine de signes furent inventés, et autant affinés, le tout, venant enrichir la Langue des Signes.

L’objectif

L’objectif du voyage était de parcourir la Géorgie du Sud et d’en visiter les principaux secteurs durant les 25 journées prévues à cet effet. La période de novembre/décembre nous assurait de trouver suffisamment de neige pour nos déplacements à ski, avec des conditions peu rigoureuses (printemps austral).

Les endroits intéressants de l’île sont nombreux et légendaires : anciennes bases de dépeçages (Grytviken, Husvik, Stromness etc.), principaux sites animaliers (Saint Andrews, Bay of Isles etc.) et lieux historiques (King Haakon Bay, la Route Shackleton etc.).

Il fut prévu d’aborder cinq secteurs permettant une approche rapide, mais globale de l’île : Grytviken et Cumberland Bay puis plus au nord, Bay of Isles avant une liaison sur la côte ouest et King Haakon Bay pour la « Route Shackleton » à la fin de laquelle il deviendrait possible de remonter sur Khol Larsen, le cœur de l’île. Enfin un ultime transfert sur le sud nous permettrait de découvrir Cooper Bay & Drygalski Fjord.

Le voyage

« Pétole », fut la première expression marine que j’appris dans les « 50e hurlants » : calme plat, presque de la littérature. Pas de vent, parfois au moteur, avec ces saloperies de petites vagues qui venaient nous chahuter par le côté… Tara fendait les flots en direction de l’est.

Pétole, disait Céline le capitaine… Pas de nerfs, confiante, elle aimait ce prétendu calme de l’Atlantique Sud. Dans une autre vie elle commandait des chaluts en mer du Nord.

Pétole pour Pascal notre photographe qui, dans cette « petite mer » pas très plate, tentait parfois — perfusion oblige — de nous présenter entre deux hoquets ses civilités, à proximité des toilettes…

Pétole aussi pour tous ceux qui fixaient d’un peu trop près l’excellente nourriture d’Hélène, notre cuisinière, radieuse et montagnarde, dont le jeu consistait à faire prendre dix kilos à chacun.

Les premiers jours de navigation furent laborieux : cirés jaunes et manœuvres malhabiles sous l’œil attentif de l’équipage et de Catherine, chacun cramponné à tout ce qui ressemblait à un point fixe. Et l’habitude vint. Les gestes se firent plus précis, l’équilibre plus naturel. Il faisait beau. Chaque heure passée apportait sa surprise : orques ou dauphins, iceberg, baleines…

Parfois de grands oiseaux blancs tournoyaient autour du bateau jouant de leurs plumes rémiges à frôler les vagues.

Au matin du troisième jour, la brume s’était partiellement levée. Un paysage ahurissant s’étalait sous nos yeux : Shagh Roks irisé par les premiers rayons. Des oiseaux par centaines semblaient posés sur ce qu’il était impossible de définir dans cette lumière diffuse. À des milles de la côte, des dents noires comme le charbon émergeaient 70 mètres au-dessus de l’eau. Couvertes de goémon, surréalistes, elles nous étaient presque familières.

Ce fut notre premier tour en « zod ». Pleine eau, en combinaisons de survie, pas très fiers et cramponnés au fond de l’embarcation. Nous rentrions de plain-pied dans l’aventure pendant que Tara tournait autour de ces crocs noirâtres.

Enfin, un matin vers les six heures, La Géorgie ! Tous réunis sur le pont dans l’humidité matinale (Pascal ayant posé sa perfusion), nous regardions cette île tellement loin du monde…

Côtes déchiquetées, fjords inaccessibles, d’immenses oiseaux et des glaciers somptueux encadrés par des montagnes inaccessibles où de longues crêtes ourlées de glace se perdaient au ciel. L’Allardyce, la principale chaîne nous offrait le spectacle du Mont Paget et vomissait d’énormes masses glaciaires dans la mer…

Grytviken et son mouillage actuel King Edward Point, fut rapidement rejointe. Cité fantôme adossée aux premiers contreforts montagneux, tapie au fond de Cumberland East Bay, l’ancienne station de dépeçage se cachait derrière d’énormes icebergs.

À l’écart de ces amas de tôles rouillées auxquels on accède par un ponton branlant, un sentier conduit à une chapelle et au petit cimetière de Grytviken, sur la tombe de Sir Ernest Shackleton, où poussent d’excellents pissenlits…

Des ombres furtives se mouvaient dans ces ferrailles à l’abandon. Des otaries, véritables chiens sauvages, défendaient tous crocs dehors le territoire dévolu à leurs femelles… Impossible de passer à proximité de ces pinnipèdes terriblement véloces sans risquer une charge dangereuse sous le regard placide d’énormes éléphants de mer vautrés dans le tussok[2].

Au long de la grève, queue-de-pie et lavallière jaune, sociables et curieux, des manchots royaux se dirigeaient en groupe vers on ne sait quoi…

Les premières journées furent bien remplies, il faisait beau : remise en forme, premières courses et première nuit sous tente, suivie bien vite d’autres. L’île était grandiose, nous étions en osmose avec ces vallées et ces montagnes vierges de toute présence humaine. Pas une seule condensation dans le ciel ne balisait le passage d’un long courrier, l’Atlantique infini colportait chaque jour son lot d’icebergs aux formes inénarrables…

La phase d’acclimatation terminée, nous nous rendîmes à Saint Andrews Bay pour un ultime « week-end », d’altitude avant de rallier l’extrémité nord-ouest de l’île. Le débarquement fut difficile, la houle nous poussait sur les rochers, Tara ne pouvait approcher. À grandes rotations de Zodiac, équipes et matériels furent bientôt débarqués en marge de cette fantastique rookerie.

Le premier brouillard nous enveloppa. Tirant nos pulkas[3] et prenant facilement de l’altitude nous sortîmes des brumes pour planter notre camp à proximité d’une énorme moraine latérale, en rive droite du glacier. En amont, la montagne vomissait des tonnes de rocs et de glaces, en façade ouest d’une énorme paroi verticale. Nous entendions ces bruits inquiétants de l’autre côté du glacier ; les sourds en percevaient les vibrations…

Le lendemain fut magique, toute reconnaissance effectuée la veille, notre trace de montée, dans une large courbe nous ouvrit l’accès au sommet d’une montagne sans nom… Saint Andrews Bay était à nos pieds. Loin, très loin dans les reflets argentés du golfe on devinait à proximité de masses blanches à la dérive, les mats de Tara.

La descente fut un festival de virages. Notre équipe était au point, et prenait mesure de la difficulté à skier (particulièrement en traversée) avec une pulka. Et il fallut les porter, au proche du rivage, quand la neige nous fit défaut.

Une petite erreur de cheminement nous plongea dans le surréalisme ! La brume traînant ça et là découvrit soudain des bandes de neige maculées d’excréments au-delà desquelles résidait la plus incroyable population de « manchots royaux » jamais vue. Nous étions au cœur d’une rookerie de quelque 500 000 individus qui, des dernières neiges à la grève, contemplaient d’un œil rond la troupe ahurissante que nous formions.

Otaries et éléphants de mer nous avaient cédé la place. Des bonbons[4] blessés et des manchots aux plumes blanches maculées de sang témoignaient de la cruauté de la « wildlife » et de ses combats quotidiens…

Assis à proximité de l’eau, nous regardions… Scène exceptionnelle, vierge de toute influence et de toute pollution, les manchots, indifférents, vaquaient à leurs occupations. Par groupes de deux ou trois ou par plusieurs dizaines, ils étaient là, se déplaçaient ou restaient cois ! Parfois, déployant la gorge, cambrant le cou, ils mettaient en évidence les plumes jaune vif de leur poitrine et se manifestaient par des sons de plusieurs fréquences identifiables instantanément par leurs progénitures.

Le monde était là, à nos pieds… Les histoires de gentils animaux que nous racontions à nos enfants étaient donc vraies… ! Les manchots venaient nous voir, nous visiter, nous frôlant parfois de l’extrémité du bec pour savoir, pour comprendre qui nous étions…

Dandinements, œil hermétique, ils tournaient soudain sur leurs pattes armées de trois ongles préhistoriques et partaient dans un déhanchement caractéristique vers d’autres sujets de réflexions.

Nous serions restés là des heures dans la contemplation de ce monde intact ; la houle grossissait, le soir venait, il fallait embarquer.

Un long transfert en plusieurs étapes nous permit de nous livrer aux joies du cabotage et rallier plus au nord Possession Bay d’où une reconnaissance fut possible sur « la Route Shackleton ». La voie nous était désormais ouverte. Mais les conditions climatiques avaient changé. Au cours de l’une de nos randonnées elles furent telles — vents extrêmement violents, visibilité nulle et risque élevé en cas d’accident — qu’elles nous obligèrent à rebrousser chemin. Tara nous recueillit, Hélène nous attendait à bord avec d’excellents cakes…

De fjord en fjord, notre navigation nous permit de dépasser Bay of Isles puis l’extrémité nord-ouest de l’île avant de redescendre la côte ouest déchiquetée et battue par de mauvais vents avant de mouiller à King Haakon Bay ou Shackleton débarqua avec ses compagnons. Les conditions climatiques redevenues bonnes nous permirent de faire de même. Désormais, nous étions dans l’histoire…

Quatre jours furent nécessaires pour parcourir cette route mémorable.

Dès le premier jour, le temps couvert nous promettait une belle dépression mais nous permit de rejoindre rapidement l’ultime point atteint au cours d’une précédente reconnaissance, puis les Tridents que Shackleton avait eu tellement de mal à franchir.

Une brèche raide nous ouvrit l’autre versant. Les glaciers avaient fondu, le passage s’en trouvait facilité. Le premier camp fut dressé au pied du col, à l’origine d’une grande pente donnant accès un immense plateau glaciaire.

Le lendemain matin, la dépression était passée nous gratifiant de trente centimètres de poudreuse, le soleil brillait. Puis le temps se dégrada très rapidement. Le ciel se voila et d’énormes cumulus se formèrent. Le jour blanc entravait la progression. En rafales, le vent forcissait. La caravane, chenille vulnérable dans cette immensité, progressait lentement.

En mi-journée un tourbillon inconsistant, visible par ses seules vibrations, se rua sur nous. Une énorme rafale fit vaciller tout le monde, arrachant les filles, plus légères et moins lourdement chargées, les projetant au-delà des traces.

Leurs « trente kilos, toutes mouillées » n’avaient pas résisté à cette rafale de plus de 150 kilomètres heure. Au soir, le vent tomba, le ciel était redevenu serein.

 

La journée suivante fut exceptionnelle. Était-ce parce que nous soupçonnions la fin des difficultés ? Cette journée fut, en terme alpin, la plus belle.

La montée au col, sans difficulté tout d’abord, puis plus raide, exigea des efforts et de nombreuses manœuvres avec les pulkas pour le franchissement du dernier contrefort de l’Allardyce.

Au-delà du col, de superbes champs de neige de printemps nous attendaient. Nous étions en milieu d’après midi. Face au soleil, dans une succession de grandes courbes, la pente fut tracée jusqu’au lit asséché d’un torrent donnant accès à l’herbe grasse, en bordure de plage. Verte et bleue Fortuna Bay nous accueillait, un énorme iceberg immobilisé à quelques encablures.

Fortuna beach plutôt… Le temps d’écarter les otaries et de déplacer des éléphants de mer placides et coopérants, les tentes furent installées dans le sable chaud et fin, à proximité d’une grotte d’où nous entendions couler de l’eau… À quelques dizaines de mètres, un ruissellement cristallin augurait d’une eau fraîche et non polluée… De nos tentes ouvertes sur l’eau, nous contemplions les manchots qui, se déplaçaient par petits groupes dans l’indifférence générale, slalomant parmi la population locale pour se rendre à un mystérieux office…

Dans l’eau proche, les masses blanches et bleues des growlers se déplaçaient tout doucement.

Au matin, le temps avait à nouveau changé. Le ciel était couvert. En l’absence de neige, Tara vint récupérer le matériel désormais inutile, et le groupe partit pour Stromness, fin de la route, dans la pluie qui montait.

Après un très long détour au pied du glacier de Fortuna et la traversée épique d’un large cours d’eau qu’il fallut traverser, pantalon sur le sac et chaussures autour du cou. L’ultime col fut enfin franchi, de vastes pentes s’ouvraient sur Stromness, fin de la route, et l’Atlantique.

À bord de Tara, ce fut la fête…

Les journées suivantes furent consacrées à notre dernière exploration de la partie nord de l’île. Du fait du manque de neige, nous avions délaissé les skis. Et c’est crampons aux pieds que l’immense dôme de Kohl-Larsen fut conquis après un nouveau camp, au cours d’une très longue journée, grisâtre et pluvieuse.

Les jours filaient… Nous naviguions désormais dans le sud, plus abrupt, plus déchiqueté. Les Salvesen dominaient de nombreux et insondables fjords encadrés de parois infinies. Toujours ces mêmes crêtes et ces mêmes glaciers qui nous faisaient lever la tête, et toujours l’Atlantique et son cortège d’icebergs.

De nouvelles explorations contrariées par un temps devenu franchement mauvais — il neigeait — nous amenèrent à Drygalski fjord, immense blessure d’une dizaine de kilomètres s’enfonçant dans la terre. Sous les rafales, la houle était devenue terrible et Tara le jouet des vagues… En sa rive droite s’ouvrait une brèche étroite : Larsen harbour. Le bateau s’y engagea, nous étions désormais à l’abri dans ce fjord dantesque.

Des parois noirâtres et verticales plongeaient directement dans l’eau et se renvoyaient l’écho d’une rive à l’autre. Quatre cents mètres à peine les séparaient. Tara si fier en pleine mer était minuscule, écrasé, inexistant dans ce monde étroit et vertical. En levant la tête nous devinions d’ultimes crêtes deux mille mètres plus haut. Débarquer semblait impossible sinon à l’origine, plus étroite encore, de cette crevasse.

Le mouillage fut à la hauteur des lieux. Ancre jetée par le fond, de longues lignes tendues de bâbord et de tribord, fixées de part et d’autre du bateau aux énormes roches du rivage, Tara ne pouvait chasser. Ainsi amarré la nuit s’annonçait paisible.

Un temps médiocre et plus chaud, s’installa. Une reconnaissance au fond du fjord nous assura de l’inutilité de nos efforts dans une neige douteuse. Il ne nous restait que peu de jours… À presque une heure de Zodiac s’ouvrait un autre fjord : Brandt Cove. Une reconnaissance nous convainquit d’une ultime possibilité d’ascension, Tara nous débarquerait le lendemain.

Sous un ciel toujours couvert mais laissant par endroits apparaître un soleil blafard, tout le monde fut débarqué une dernière fois. S’équiper, mettre les peaux et progresser à distance convenable était devenu usuel. Parfaitement soudé et rompu à cet exercice le groupe, dans une superbe trace de montée, progressa rapidement. Un vent aigre nous attendait au premier col. Le jour blanc s’installa lors de la traversée d’un plateau glaciaire précédant un système de pentes donnant accès au sommet.

En quelques heures, nous avions atteint un sommet vierge non parcouru jusqu’alors. D’une brèche sommitale, il était possible de découvrir la totalité de Drygalski Fjord et toute la chaîne des Salvesen. Embrassades… Daniel remercia l’équipe, nous savions tous que le voyage se terminait là… Il fut décidé de nommer cette montagne sans nom le « Pic des Montagnes du Silence ». La dernière descente fut lente, chacun s’appliquant à savourer les ultimes virages face à l’Atlantique où de lointains icebergs miroitaient sous un pâle soleil.

Les jours avaient sérieusement rallongé. Les prévisions météo étaient mauvaises, le départ fut avancé au soir même. Sous une lumière rasante, la côte ouest de la Géorgie du Sud défilait sous nos yeux, cinq journées de navigation nous attendaient avec des rafales montant parfois à près de 50 nœuds.

Pétole le retour ? Nous étions désormais aguerris et confiant dans Tara qui tel un fétu de paille, sous des paquets de mer le traversant de part en part, se frayait un chemin dans des creux de 8 mètres.

Conclusions

Cette île est un trésor ! Et pour l’avoir parcourue durant 25 journées, je n’ai pu ignorer la fragilité de ce monde et le danger qui guette ce paradis perdu : un tourisme consumériste dont les mânes terrestres chasseraient bien vite scrupules et bonnes résolutions.

Le démantèlement de la base baleinière de Grytviken et de la présence de touts petits commerces locaux en témoignent, cette baie se prépare tout doucement au tourisme. D’autant que les gros bateaux peuvent y déverser facilement leurs cargaisons de passagers en quête d’exotisme sur la tombe de Sir Shackleton.

La Géorgie du Sud et ses latitudes engendrent des convoitises, chacun ayant ses raisons et détenant le monopole de la vérité… Et c’est dans cette divergence de convictions et comportements, et dans l’intégrisme qui peut en résulter, que se situe le danger.

Puisque ma réflexion ne peut faire l’économie d’une proposition, même si cette dernière est utopique ou hors de propos — au-delà de la contradiction qu’il pourrait sembler y avoir, entre ma pratique et mes idées — j’avancerais la suggestion suivante :

Ces régions (Géorgie et Sandwich) jusqu’alors préservées malgré leurs tribulations ne pourraient-elles être déclarées « patrimoine naturel » au sens du titre I, article 1 — alinéa 3, et articles 2 & 5, de la « Convention du Patrimoine Mondial, Culturel et Naturel » ?

Ainsi, à l’aide de tout un arsenal juridique et des moyens adaptés, « tourisme » et « culture » pourraient cohabiter et les voyageurs y redécouvrir un monde préservé, à l’abri des appétits…

Paul Pellecuer



[1] Première femme vainqueur en 1992 du Vendée Globe en solitaire

[2] Végétation pionnière à feuille longue colonisant les abords des plages, redoutablement glissante.

[3] Luges de plastique permettant de traîner derriere soi les charges individuelles.

[4] Terme usuel désignant les bébés éléphants de mer aux grands yeux ronds tels que présentés aux enfants.