Une vallée perdue au bout du monde



 

Une vallée perdue au bout du monde

La montagne, ou plutôt la vision de la montagne, ne se révèle jamais neutre. L’affect, l’irrationnel des présupposés esthétiques voire de l’idéologie affleurent sous ses multiples représentations. Ainsi, dans le vieux fonds de la mémoire de l’humanité, enfouis dans ses replis les plus secrets, se perpétuent les souvenirs prétendus de lieux nimbés de la lumière originelle du monde, déclinés en de multiples récits allégoriques au gré de la diversité des cultures et des traditions. Tandis que quelques sites majeurs, assignés au statut de pieuses et émouvantes reliques insensibles à l’usure insidieuse des temps, semblent devoir les figurer sous les traits de paysages sanctuaires où l’harmonie primordiale liant le destin de l’homme à celui de la nature prend tout son sens. Socles symboliques d’expériences ancestrales heureuses, sinon d’un âge d’or à reconquérir, la prodigieuse vitalité du mythe les a souvent confinés dans des zones d’altitude d’exception, à proximité du roc et au contact des nuées, dans l’intimité des Dieux.

Mais en parallèle la fantaisie humaine se complait aussi à fixer dans les esprits, par le procédé d’une imagination débridée, les contours de sociétés nécessairement harmonieuses et abouties dans leur mode d’organisation sociale et institutionnelle du fait de leur remarquable adaptation à un environnement naturel grandiose. Or, si à la suite de Platon, la plupart des grandes utopies ont généralement été développées par Thomas More, Francis Bacon, James Harrington, Tommaso Campanella et consorts jusqu’à Etienne Cabet, dans un univers maritime et insulaire par essence propice à l’isolement, la montagne, certes moins systématiquement associée à ce genre littéraire, permet cependant de magnifier à son tour les vertus de l’autarcie et d’une saine frugalité indispensables à l’essor de valeurs sociales vertueuses. Depuis Jean-Jacques Rousseau et ses émules romantiques les massifs alpins ne sont-ils pas présentés comme une réserve de « bons sauvages » parés de toutes les qualités, pour vivre dans un commerce étroit avec la nature ? A cet égard avis aux générations futures d’utopistes en manque d’inspiration. La contrée mal définie et à ce titre vaguement mystérieuse des Chapieux, débordant de beaucoup sous cette appellation générique le site originel du village d’estive placé en son centre, offrirait sans l’ombre d’un doute à leurs propositions spéculatives le socle d’un fameux οú-τοπος (u topos), l’un de ces « non lieux » ou « lieux de nulle part » pour encore mieux dire, très vite consacrés par la postérité. Son inventeur tardif en littérature, promoteur involontaire de lieux jusqu’à lui ignorés du grand public, le savant naturaliste genevois Horace-Bénédict de Saussure en a d’ailleurs avisé en des termes définitifs, sans se départir du ton de froide neutralité à vertu scientifique imprimé à l’ensemble de l’ouvrage, le lectorat cosmopolite de ses célébrissimes Voyages dans les Alpes, pour faire entendre l’émoi éprouvé par la petite caravane de ses porteurs au cours de l’été 1767, à la première vue de cet îlot d’altitude. « Le Chapiu [le village d’estive des Chapieux] n’est pas un site bien désirable par lui-même […] et dans la situation la plus horrible que je connaisse […] [c’est] le fond d’un entonnoir entouré de hautes montagnes nues et sauvages, au confluent de deux torrents qui dévastent tous les alentours. Quand on est là, on ne comprend ni par où l’on y est venu, ni par où l’on pourra en sortir. […] nos domestiques, mal remis de la crainte et de la fatigue que leur avait causées le passage du Bon-Homme, furent si effrayés de la situation de ce gîte, que quand on leur dit que pour aller à Courmayeur par l’Allée-Blanche nous avions à passer des endroits encore plus sauvages, ils voulaient absolument nous obliger à retourner sur nos pas, ou à prendre la route du Petit Saint-Bernard, qu’on leur disait meilleure ; et ils formèrent entre eux, pour nous y contraindre, une espèce de complot que nous eûmes quelque peine à faire échouer. Il nous parut plaisant de nous trouver là dans une position semblable à celle des navigateurs qui, allant à de grandes découvertes, avaient eu à combattre la mutinerie de leurs équipages. »

Grandiose, contrefort solide des puissants piliers de l’abrupte face méridionale du Mont Blanc bien que parfaitement autonome, campé sur son axe vertébral du Torrent des Glaciers, le site s’avère en effet insolite. Au demeurant lorsque la morsure du gel et la pesanteur du manteau neigeux hivernal le figent d’interminables mois durant dans un immobilisme trompeur, devenu inaccessible au commun des mortels au gré du cycle immuable des saisons. Difficile d’accès, isolé du monde extérieur par le formidable rempart d’une ceinture de crêtes et de falaises démesurées, à peine échancrées de loin en loin par de rares points bas, il autorise néanmoins une circulation relativement aisée en son sein par le moyen d’un réseau de cheminements d’altitude organisé en étoile depuis le point focal de l’ombilic géographique des Chapieux. Si bien qu’en regard de l’épicentre singulier d’un massif bien plus vaste sous ce toponyme de référence devenu générique dans le langage courant des autochtones pour parvenir, faute de mieux, à désigner l’ensemble du secteur, se superposent l’ordonnancement d’un univers réel et de son double fantasmagorique. Tous deux pareillement clos et se développant selon une logique pétrie de symbolisme ésotérique en un même système de cercles concentriques réguliers ordonnés depuis le chœur de ce dédale de pics et de vallées secondaires par rapport à l’axe principal du torrent des Glaciers, à la manière dont tous les émules d’un Richard Wagner ou d’un John Ronald Reuel Tolkien par exemple se représentent les mondes fabuleux issus de l’imagination débridée de leurs auteurs fétiches.

De fait, à l’instar des héros archétypes de la myriade de fictions littéraires et cinématographiques relevant désormais du genre en vogue de la « fantasie », personne ne saurait pénétrer impunément l’enceinte quasi sacrée de ce cirque écrasant de majesté sans sincère humilité, sans éprouver la gêne diffuse, l’étrange malaise d’un sentiment d’apaisement et de sérénité mêlé d’angoisse sourde et de sombres pressentiments. Trouble de l’âme que rend à merveille dans sa Nouvelle description des glacières, dès 1787, le couplet badin fredonné, l’air de rien, par un chantre excentrique de la cathédrale de Genève. « Suivant les pas de notre mulet, qui savait s’orienter mieux que nous […] sur les deux heures nous découvrîmes la vallée du Chapiu [des Chapieux] et l’habitation qu’on y trouve ; elle était à une grande profondeur. Avant d’y descendre nous dînâmes, assis sur une éminence, environnés de toutes parts des traces d’un grand bouleversement. Ni les dégâts des eaux, ni ceux que peuvent occasionner les autres éléments, ne sauraient bien rendre les déchirements de la nature que nous avions sous les yeux ; l’on dirait qu’ils ne peuvent avoir été causés que par le heurtement d’une autre planète. […] Notre repas fut court et frugal, mon guide se plaisait à contempler les objets les plus éloignés, et m’y faisait observer les chalets et les bergeries que sans lui je n’aurai jamais su voir ; toute la nature ne me paraissait qu’un vaste désert que le silence de ces lieux rendait plus imposant encore ». Grand bravo à vous Monsieur Marc-Théodore Bourrit ! Infortuné touche-à-tout virtuose, de condition trop modeste et de caractère trop dilettante pour inspirer réellement confiance aux salons littéraires de la bonne société de votre temps. Injuste victime de la sotte préférence accordée par la commune renommée à la rigueur scientifique de votre aîné et compatriote Horace-Bénédict de Saussure, votre rival genevois en qualité de cofondateur de l’alpinisme moderne dans l’œuvre de promotion des « vallées de glace qui forment la grande chaîne des Alpes ». Car expérience extatique maintenant le plus souvent motorisée, le cheminement vers les Chapieux ne se révèle jamais anodin. Il s’apparente toujours au rite initiatique et à l’expérimentation mystique invariable du sublime. Que ce soit pour la foule des passants anonymes du cours des siècles ou pour les bergers d’aujourd’hui, à la suite de ceux de naguère. Que ce soit pour les soldats ayant patrouillé dans les parages lors de toutes les époques troublées de l’histoire européenne des deux derniers millénaires, pour les cristalliers et les braconniers interlopes popularisés par les chromos éculés de l’hagiographie alpine ou, sur ces pentes isolées, pour la kyrielle de leurs paisibles successeurs skieurs, randonneurs et alpinistes.

[…]

Dénué de modestie véritable, d’humilité non feinte, l’homme ne saurait se faire accepter longtemps au sein de l’antre des Chapieux par des puissances tutélaires intransigeantes quant au respect impératif de la consécration originelle du site à la force indicible de l’absolu. Malheur aux pauvres ignorants de cette règle d’or ! Curzio Malaparte l’a immédiatement compris et sans doute mieux exprimé que quiconque, dans le Soleil est aveugle, en sa qualité de spectateur privilégié augmenté d’un critique extralucide de la pièce dramatique jouée en décors naturels, dans le théâtre grandiose de ce quartier alpin de démesure, à l’heure tragique de la « Bataille des Alpes » de juin 1940. Mésaventure fatale, vaine, absurde, affligeante de bêtise, au cours de laquelle chasseurs alpins français et alpini italiens commettent l’insensé sacrilège double d’un combat à mort entre frères d’armes, perpétré sur les reliefs d’un lieu vénéré de longue date par la communauté des mystiques et des poètes à l’égal d’un temple dédié par la Providence à l’innocence et à la pureté de la nature.

« Etendus dans la neige sous le sommet du col [de la Seigne], les alpins suivent lentement des yeux le cours sinueux de la rivière qui, descendant tête la première du glacier des Glaciers, se creuse un lit vert entre les hauts pâturages pour s’enfoncer profondément un peu avant d’arriver au Fort de Séloge et reparaître plus loin, écumeuse et blanche, vers les Chapieux, au fond de la vallée qui, après Séloge, se resserre, devient une gorge sombre entre les flancs durs de la Pointe de Mya et du Col d’Œillon. Dans les prés devant Séloge et le long des contreforts qui descendent du Col des Fours, la broderie des barbelés français se devine dans le blanc bleuâtre des névés, dans le vert intense et vif de l’herbe. Une légère brume azurée s’élève du fond de la vallée, voilant un peu le délicat dessin des rives herbeuses, des prés, des granges éparses parmi le vert : La Lanchette, les Mottes, Ballaval, Montagnons longe. C’est un décor joyeux et doux que cette vaste et déserte vallée dorée par le soleil, où le vert prend des tons chauds, presque jaunes, et les lèvres des ravins font une ombre violette sur le terrain, d’une douceur profonde et secrète. Mais en haut, sur les pics et sur les névés, sur l’immense chaîne des Alpes savoyardes, lointaines et précises dans le ciel de soie pâle, sur cette fuite ininterrompue d’aiguilles scintillantes et de glaciers bleus, l’air limpide et immobile a une cruauté vierge. Jusqu’au moment où l’œil, revenant peu à peu en arrière par le Col du Bonhomme, le Col des Fours, la Tête d’Enclave, le Mont Tondu, le glacier des Glaciers, glisse le long de la gigantesque muraille du Mont Blanc, vient se reposer dans l’arc serein du Col de la Seigne. Une paix glacée pèse sur les cimes nues. […] A cet instant les batteries françaises placées derrière le Col d’Enclave ouvrent le feu : les projectiles s’élancent en sifflant avec une fougue lucide et précise, ce sont des obus de 155, on croirait les voir luire dans l’air tendu, ils éclatent ici et là en soulevant des fontaines de neige et de pierres. Aux premiers coups, les alpins [du bataillon] l’Edolo se sont tous précipités sur la crête et regardent là-bas vers le Col d’Enclave […] et le capitaine lève aussi les yeux, et voit là-haut, au milieu du glacier des Glaciers les cordées de Barbieri et Cremese qui défilent lentement entre les colonnes de marbre, les hautes colonnes corinthiennes au chapiteau énorme qui retombe en une pluie de feuilles d’acanthes des obus français, et, depuis les Grandes Jorasses à l’extrême limite occidentale du glacier des Glaciers, depuis l’Aiguille Noire de Pétrêt à la pointe de diamant des Aiguilles de l’Estellette et de Trélatête, l’immense masse du Mont Blanc oscille dans l’air clair. Le Mont Blanc immaculé, impassible comme un Sanctuaire, comme une Madone, comme une Prison, comme un Hôpital. Comme un grand lit dans une chambre aux murs tapissés de papier bleu à fleurs d’argent vert. Comme une table anatomique, une machine à coudre, une chaise électrique, une guillotine, un fauteuil Empire. Les glaciers scintillent au soleil, les rochers, les crêtes, les pics, les aiguilles fument, les avalanches courent comme des lézards verts sur le dos azuré des névés et voilà que s’élève le grondement lent et lointain des chutes de pierres que le soleil déjà chaud fait rouler sur l’échine de la montagne. […] Le Mont Blanc impassible et précis comme une énorme dynamo, comme un Maelström d’acier chromé. »

Tout, dans ce complexe labyrinthique délimité par la frise hérissée d’un chaos de rocs et de pic acérés placés sous l’autorité hiératique de sa Majesté verticale le toit de l’Europe, y renvoie l’homme à la perception de sa fragile faiblesse. Palpable, presque sauvage, la force brute des éléments alentour lui accorde d’ailleurs toute licence pour, sans vergogne, presque par imitation, s’adonner ici à la violence envers ses frêles semblables sans craindre l’épreuve piaculaire de représailles célestes, sous la condition, trop conscient de sa vulnérable faiblesse dans ce repaire de Titans, de se garder de toute offense envers la susceptibilité jalouse du maître invisible des lieux.

[…]

L’un des dénominateurs communs invariable de l’attrait de cette vallée perdue réside assurément depuis longtemps et plus nettement encore pour une époque actuelle trop souvent désenchantée, dans sa qualité de temple par excellence de tous les aspects de la nature. Apologie d’un lieu ni vraiment réel, ni totalement rêvé, d’un lieu de pureté originelle un peu factice, sublimée par la proximité fascinante du Mont-Blanc, les lignes couchées sur le papier à destination des premiers touristes par le « candidat notaire, membre de l’Académie de la Val d’Isère » Jean Rullier, à l’occasion de la publication en 1867 d’un Essai historique sur la Tarentaise comportant des Notices particulières sur le canton de Bourg-Saint-Maurice, demeurent à cet égard exemplaires. « De Bourg-Saint-Maurice, pour atteindre le pied du col de la Seigne, on s’engage dans l’étroit défilé qui rattache le village du Châtelard aux bains de Bonneval ; le chemin qui y conduit se trouve sur la rive droite du torrent appelé Versoyen, à travers d’affreuses gorges et de mille précipices. Une roche taillée à pic et d’une hauteur prodigieuse s’élève imposante et terrible sur la rive gauche ; on l’appelle vulgairement la Parai Blanche. En face, on aperçoit le village de Versoye, petite paroisse à deux ou trois kilomètres au-dessus de Bonneval. De là, revenant vers le nord-est, on traverse les verts pâturages de la Croix, d’où l’on monte au Crey par une route rocailleuse et excessivement rapide. Alors, un autre horizon se découvre, une autre vallée, bordée d’immenses rochers, s’ouvre devant le voyageur ; un air plus frais, une brise plus froide et quelques fois presque glaciale, lui annoncent le voisinage des neiges éternelles : c’est le Plan-de-Val (Plan Lombard). Lieu désert et solitaire ce versant qui tourne en demi cercle vers le nord, aujourd’hui triste et silencieux, était jadis couvert d’une grande forêt ; il en reste encore des vestiges auprès du pont du Crey. Devant soi, le Bonhomme se montre majestueux et imposant ; deux hôtels tenus avec beaucoup de propreté, je dirais même avec une certaine élégance, et capables de satisfaire tous les caprices des gourmets, invitent le voyageur à prendre un peu de repos et à se restaurer copieusement pour se disposer à faire l’ascension de la montagne ou pour continuer sa route vers le col de la Seigne. Sur vos têtes, à droite, s’offre aux regards l’immense nappe de neige du glacier des Lanchettes, d’où semble sortir, comme d’un linceul, la crête aride du Petit-Mont-Blanc. Après une heure de marche depuis les Chapieux, on entre dans une magnifique oasis, couverte d’une fraîche et délicieuse verdure, où sont enchâssés, comme tout autant de rubis, mille fleurs aussi agréables par leur pureté et leur vive couleur, que par leur doux et suave parfum. Tout autour ce ne sont que des montagnes et des aiguilles effilées, qui forment, par leur gracieux contour, un temple terrestre où la nature a répandu ses grâces et ses magnificences. » Où sont les vaches, les bergers, les chalets d’alpage, la pluie, le brouillard et la boue, les voyageurs exténués dans ce tableau touchant de naïveté, pétri d’un onirisme maladroit composé à l’intention de visiteurs attirés en ces lieux pour le seul plaisir de se pâmer au spectacle d’une nature d’artifice présentée comme sauvage ?  « Cette vallée est fréquemment parcourue par les Anglais et les Allemands, qui font le voyage autour du Mont-Blanc. Arrivant par le Bonhomme, ou plus souvent par le col des Fours, ils descendent dans le vallon que nous venons de décrire et continuent leur route à travers le col de la Seigne et l’Allée-Blanche. Là, au pied d’une colline très rapide, s’élèvent les deux petits hôtels du Mottet, asile tant désiré des voyageurs, qui, parcourant ces montagnes, arrivent harassés de fatigue et de faim. Ils y trouvent une table bien servie, de bons lits, à des prix fort modérés. »

Ce que confirment de façon plus crue, plus réaliste aussi, avec humour, dénués au second degré de toute pompe académique, les Nouveaux voyages en zigzags du fameux directeur excentrique de collège Rodolphe Tœpffer, en excursion au cours de l’été de 1842 sur cet itinéraire initiatique avec un groupe de ses jeunes élèves, deux décennies à peine avant l’inauguration de ces établissements. « Nous arrivons au sommet du col supérieur [la Croix du Bonhomme]. Ici deux routes se présentent. L’une, plus facile, mais plus longue, conduit au col de la Seigne par le Chapio [les Chapieux] et si nous la prenons, nous allons commencer à redescendre. L’autre, plus courte et moins sûre, passe par le col des Fours ; c’est une sommité à demi recouverte de glaces, qui touche directement aux épaulements du Mont-Blanc, et tous nous sommes désireux de la choisir […] et nous voici tout à l’heure rampant le long d’affreux rochers, sous le dais sévère d’une nuée qui n’est qu’à quelques toises au-dessus de nos têtes. A mi-chemin les flaques de neige, et au sommet un plateau de glace irrégulièrement découpé. Ce spectacle a sa beauté, mais il est saisissant de tristesse et d’abandon et en vérité, l’on est bien aise d’être vingt-cinq pour en jouir, plutôt que d’avoir à la contempler tout seul assis au frais sur un bloc de névé. […] La descente sur ce revers est d’une rapidité si grande que, sans la nature du sol, qui est un terreau ardoisé et ramolli par la souterraine filtration des eaux, elle paraîtrait à la fois longue et difficile ; mais comme un replat ne manque pas de s’y former à chaque pas sous le poids de votre personne, vous pouvez vous y lancer à grandissimes bonds sans crainte ni de chute, ni de heurt, ni d’entorse, et c’est un plaisir du ciel. Il est si rare de faire quatre lieues à l’heure ! Si rare de s’imaginer, soi père de famille, qu’on vole comme un simple étourneau ! […] A notre tour nous atteignons aux pâturages en nous dirigeant droit sur le chalet des Mottets, dont la grise toiture brille comme un point clair sur les sombres alpages du verdoyant abîme. Par malheur, un torrent nous séparait de ce chalet, et il se trouve à la fin que, plus nous avons tendu en ligne droite sur notre gîte, plus nous nous sommes éloignés, en ligne directe aussi, du seul point par lequel on peut y arriver. De là l’impérieuse nécessité de faire un à-droite qui nous approche d’un maître taureau. Léonidas le touristicule, qui a oui dire que les taureaux craignent l’écarlate, profite de l’occasion pour agiter sous le regard de l’animal sa bourse vide qui se trouve justement de cette couleur, et l’expérience est sur le point de réussir à merveille, quand un cri avertit M. Töpffer : apostrophe soudaine, confiscation immédiate. Maître taureau, qui voit que la provocation n’était pas sérieuse, veut bien se remettre à paître, et tout est dit ; nous jouons des jambes. […] Nous arrivons aux Mottets. Les vivres sont déjà débalées, et il ne s’agit plus que de se chercher une salle à manger dans le pâturage. C’est très difficile, parce que le sol y est partout émaillé, non pas de fleurs, mais de cette chose dont se frottent les bramines. Enfin voici, derrière une étable qui nous abrite contre le vent, un tas de pierres non embraminées. […] Cependant il fait horriblement froid, et ce grand glacier tout proche transit rien qu’à le voir : nous entrons dans le chalet. Mais que faire dans un chalet à moins que… O heureuse idée ! O miracles de la prévoyance ! Il se trouve que plusieurs ont apporté de Genève des flacons d’essence de négus, et le chalet peut nous fournir justement et seulement les trois autres ingrédients nécessaires : le vin, le sucre et le feu. “Mademoiselle, dit aussitôt Canta à la femme de l’hôte, n’y a-t-il pas d’objection à faire bouillir du vin ? — En voilà une, lui répond la femme en lui présentant une marmite.” Canta bien étonné et Murray pas du tout, qui prend la marmite, vide le vin, demande le sucre, et préside avec une rare intelligence à ces charmants apprêts. Pendant ce temps, la caravane, retirée dans une chambre basse, essaye de s’y faire du feu avec des feuilles vertes et des gaules mouillées ; elle n’obtient que des fumés atroces, au milieu desquelles Poletti s’assied sur quelque chose qui se met à crier de toutes ses forces : c’est un moutard. La femme accourt, on berce à toutes volées ; le négus entre ; cocos, verres, écuelles, pots, vases de toute sorte sont mis en réquisition, et chacun, au milieu de ce pittoresque vacarme, ne laisse pas de s’abreuver à longs traits d’un négus doux, parfumé, bouillant, incomparable. Quant au moutard, il ne dit plus rien, mais d’autres éclatent, à droite, à gauche, dans les paniers et sur les armoires ; car la maison en est pleine, et c’est l’industrie de ces gens que de les y élever à la douzaine. Voici comment ils s’y prennent ; c’est fort simple ; ils pendent le moutard à un pis de chèvre ; quand il est plein comme une outre, ils le fourrent dans un panier, et s’en vont aux champs. Ainsi lestés et réchauffés, nous commençons à gravir le col de la Seigne. Le sentier est facile, si l’on consent à en suivre tous les zigzags ; mais la rampe, d’ailleurs gazonnée, est roide, si l’on prétend l’escalader en ligne directe. M. Töpffer, qui vient de s’y engager, s’en repent déjà amèrement. En effet, errant à la façon d’une âme en peine, il ne parvient à fuir le vertige d’un côté que pour le retrouver de l’autre, jusqu’à ce qu’enfin il ait atteint un petit replat profondément fangeux, d’où il ne retire son pied droit qu’à la condition d’y enfoncer son pied gauche. Situation critique assurément. On jure bien de ne pas s’y remettre, mais en attendant l’on ne sait pas comment s’en sortir. On rit bien de l’embarras, mais en attendant on a des sueurs d’effroi. Redescendre, affreux ; monter, impossible. De désespoir, M. Töpffer se décide à ramper des pieds et des mains le long du ruisseau encaissé qui alimente le marécage, et il rejoint ainsi le sentier sans mal ni douleur, mais non sans être bien convaincu qu’il est des cas où l’on ne choisit pas sa façon d’aller. Tout ce replat, tout ce ruisseau, toute cette Seigne est profondément embraminée. […] Ainsi nous franchissons le pâturage et le col tout entier […] et bientôt […] nous voyons apparaître en face de nous l’Allée blanche dans toute sa longueur. C’est ici une vue dont la beauté est célèbre. Nous n’en sachons pas qui présente avec plus de grandeur un plus hardi mélange de sauvage et de doux, d’auguste et de gracieux. A gauche, et escarpée de la base au faîte, l’on a la chaîne du mont Blanc : dômes, aiguilles, tours gigantesques, colossale architecture qui frappe autant par ses admirables proportions, par l’équilibre de ses épaulements, par la régularité harmonieuse de ses arrêtes, dont les profils fuient les uns parallèlement aux autres, qu’elle plaît, qu’elle étonne aussi par ses glaces, les unes arrondies en coupoles, les autres dentelées en aiguilles et formant le long des rampes comme les festons argentés d’une élégante broderie. A droite les cimes plus basses et les pentes plus inclinées sont verdoyantes et douces. En face, le lac Combal, des moraines ici doucement penchées, là horizontalement planes, et au delà des pentes sans nombre qui se rejoignent au fond de l’Allée en arceaux indéfiniment plus doux, plus azurés, plus suaves, jusqu’à ce qu’enfin ils se perdent, noyés dans les vaporeuses clartés des cieux. Quel spectacle ! A la vérité, dans ce moment, les sommités les plus intéressantes, et celle du mont Blanc en particulier, sont voilées ; mais en revanche, et grâce à ce dais de transparentes nuées, tout, jusqu’aux rochers les plus sévères, paraît frais, diaphane, aérien, et quelques rayons égarés qui tombent ici et là sur la tendre verdure d’une prairie lointaine impriment à cette scène, d’ailleurs si auguste, comme le trait de joie ou comme la délicatesse d’un sourire. Aujourd’hui que tant de descriptions ont d’avance défraîchi ces impressions, elles ne sauraient agir avec toute leur puissance sur le touriste qui visite ces contrées. Mais que l’on juge, rien que par cet imparfait tableau que nous venons d’esquisser, de ce que durent ressentir les premiers qui, venus de Genève dans un temps où l’on ne connaissait encore des Alpes que leur lointaine apparence, se trouvèrent soudainement en face d’un spectacle si prochain, si inconnu, si extraordinaire, si sublime ! » Tout est dit, sans transition, sans détours. Sont suggérés d’une même verve la triviale réalité du séjour, le franchissement de l’obstacle et l’émotion subjective projetée par le visiteur sur un panorama d’exception devenu le banal lieu commun, la carte postale fanée des descriptions de voyage.

La vallée des Chapieux est aussi une vallée d’impressions ; une vallée mentale parallèle à la vallée réelle acclimatée par les hommes ; une vallée de l’enfance innocente, une vallée de l’été et des souvenirs heureux en superposition à celle de la saison froide, du gel mordant l’alpiniste égaré dans la tourmente, du labeur sans cesse recommencé des bergers, de la souffrance du soldat et de la mémoire tragique de la frontière. Les yeux clos, le flot de telles sensations reflue à la mémoire des hommes au rythme du mouvement ascendant de l’obscurité prenant possession de la montagne, lorsque la nuit monte avec majesté à l’assaut des sommets plutôt qu’elle ne tombe sur la scène comme un vulgaire rideau de théâtre. Il faut alors laisser à Samivel, L’amateur d’abîmes inspiré, le fervent poète du Mont-Blanc, le soin d’envelopper la vallée de lambeaux de ténèbres pour que de la pénombre surgissent peu à peu les souvenirs, et que par les derniers feux du jour, dans un cycle immuable, se dilue le mystère de ce bout du monde avant sa renaissance annoncée au halo des lueurs prometteuses de l’aube. « La marée de l’ombre gonfle lentement dans la plaine, s’infiltre par les vallons, submerge l’un après l’autre les contreforts avancés de la montagne. Quinze cents mètres sous le col, au fond de l’énorme entonnoir où s’effondrent les pentes, gît un alpage misérable, semé de débris morainiques. Une herbe courte, rase, troussée par le vent du glacier, y croît péniblement autour de l’artère chevelue d’un torrent. […] Quelque chose pèse sur tout cela, ces masures aplaties, ces troupeaux résignés, ces pauvres gens… Une pensée taciturne. Peut-être le poids énorme des montagnes, peut-être un sombre avenir. On ne sait. Certains lieux demeurent ainsi longtemps comme une énigme. […] Et l’ombre elle-même continua sa route aveugle, traversa le sentier, mordit l’angle d’un mur, engloutit avec indifférence la chèvre et les fumées bleues et les reflets luisants de la faux que l’homme pilonnait sur un rythme précipité de tam-tam nègre. Alors il cessa de battre et s’en fut à la soupe. Ensuite elle enjamba le vieux pont de pierres. Et les fusées de l’écume s’éteignirent dans une coulée de laves rapides et blanchâtres où les herbes continuaient à piquer du nez en cadence. Plus loin, la relève de l’ombre et les troupeaux descendants se croisèrent solennellement. Les bêtes allaient par trois ou quatre, avec leurs beaux yeux pleins d’étoiles et des mufles humides d’où s’étiraient au vent de longs filets de bave. Leurs panses rebondies battaient la mesure au contretemps des clarines, et sur les pentes à l’entour c’était un ruissellement musical, où se mêlaient harmonieusement les tonalités innombrables des cloches, une vaste symphonie en marche vers le soir, pâte sonore d’où surgissaient de temps à autre, comme un éclair, le solo plus aigu des chèvres, le lourd martèlement d’une reine en train de laper à grands coups son flanc mordu par les taons, ou encore l’arpège d’une génisse piquant au court galop, l’aboi des chiens, le cri rauque des gars après les paresseuses. Et toute cette armée s’enfonça paisiblement dans l’ombre comme dans un lac. Après, il y eut des traînées désertes et des vallons bruissants d’aulnes, encore quelques maigres gazons, enfin l’empire des pierres. L’ombre tâta la pointe extrême d’une première moraine qui parut se rétracter comme une antenne. Et elle avala des pierres, et encore des pierres, et derrière toutes ces pierres, derrière ces remparts et ces bastions, au delà des dalles de bronze poli où ruisselaient par larges nappes les eaux de fonte, elle toucha le front du glacier. Il fit craquer une dernière fois au soleil son armure de parade, pleine d’écailles scintillantes, de cristalleries incrustées, de reflets couleur de lune, puis il changea de peau comme un serpent, devint tout à coup terne et livide, marbré çà et là de moisissures verdâtres, troué de gouffres obscurs où déjà se reflétait la nuit. La chanson des ruisseaux flancha. Le gel souda les blocs dans leurs glissières, pétrifia en pleine chute la troupe gesticulante des séracs, suspendit magiquement tous les gestes. Et le silence cristallisa lentement l’espace. Quand le plateau glaciaire fut submergé, l’inondation buta contre le barrage des pentes. Huit cents mètres de raide, de couloirs et de nervures déployant en plein ciel la vaste échancrure du col. […] Et l’ascension de l’ombre s’accéléra. Elle franchissait vingt mètres à la minute, escaladant, pêle-mêle, terrasses, à-pics ou surplombs avec une implacable régularité. Et plus elle gagnait de terrain, plus le soleil sur les roches augmentait d’intensité. Il semblait que toute la lumière avait été sucée de la plaine et des vallées pour venir s’accumuler dans la forteresse suprême des sommets. Elle gagnait en force à chaque seconde et les rochers commencèrent insensiblement à rougeoyer. Une ardeur tellurique couvait sous la peau incandescente des pierres, puis creva ce dernier obstacle. »

En un éclair tout est figé. Le temps est suspendu. Le silence se fait épais, bruissant des innombrables murmures de la montagne. L’air froid coule le long des pentes et se condense en filaments de brume au contact de l’alpage. Sous la pâleur étoilée de nuits sans lune, la masse sombre des rochers se découpe sur le fond noir, ourlé de reflets métalliques, des seuls fragments visibles de la voûte céleste. « Notre univers [est] coupé du reste de la terre. [Qu’avons-nous] désormais de commun avec ces espaces obscurs où [grouillent] les hommes, avec ces créatures de ténèbres et leurs soucis risibles ? Nos semblables ? Allons donc ! Il y [a] peut-être encore là-dessous des villes, des ministres, des questions sociales, des polytechniciens, des marchands de cacahuètes, des généraux, des frontières, des églises et des dancings… Mais tout cela [n’est] plus qu’un passé périmé que nous [rejetons] avec mépris, effacé, anéanti à tout jamais. Plus rien ici que le duel fulgurant du jour et de la nuit, plus rien que de l’éternité. » Mais là-haut au sommet de la vallée, toisant l’Aiguille des Glaciers, hiératique, d’une hautaine indifférence à travers les trouées cotonneuses des nuits d’orage, immobile, d’une blancheur presque fluorescente, le profil aiguisé par l’éther tranchant des nuits hivernales brûlées de gel, drapé dans son mutisme, veille sa Majesté le Mont-Blanc.

Bruno Berthier / Maître de conférences - Université de Savoie