ROLWALING



Premier jour : Katmandou

Après avoir traversé une longue étendue désertique du Nord-Ouest de l’Inde, l’avion survole le Térail, la zone basse du Népal dont la couleur verdoyante laisse deviner une végétation dense et luxuriante. Pendant le trajet, je restais le nez collé au hublot et les yeux écarquillés découvrant ce monde nouveau. Je ne m’attendais pas à voir pendant des kilomètres une terre désolée. À l’infini, une mer jaunâtre où quelques taches brunes de temps en temps laissent supposer des traces de vie. Et pourtant des millions d’hommes vivent probablement là, ou plutôt survivent dans des conditions misérables sur cette terre aride et stérile.

En arrivant près de Katmandou, des cultures en terrasses apparaissent puis quelques maisons ici et là. Au loin, la chaîne himalayenne. C’est magique. L’avion va bientôt atterrir. Je suis excitée comme une puce. Émue surtout. J’ai tellement rêvé ce voyage, imaginé les paysages et les gens. Ce pays tant désiré est là sous nos pieds. Ce n’est plus dans les récits de voyage d’Alexandra David Néel ou dans la poésie d’Henri Michaux que je vais parcourir cette région qui attire et fascine. L’aéroport est petit. Il y a des vaches au bord de la piste. Un peu plus loin des enfants jouent. La terre est rouge, les maisons en terre. Les couleurs sont chaudes. On aperçoit des autochtones avec leur joli teint bistre et leurs vêtements colorés et amples. Ça y est, l’avion se pose. Dehors ça sent sucré comme au Brésil. Dès l’aéroport, la civilisation riche a disparu. Le duty-free est un magasin mal éclairé, rien n’est éclatant. Les murs sont en brique rouge et la rambarde de l’escalier qui conduit aux bagages est en bois foncé.

À la sortie de l’aéroport, des enfants se précipitent pour pousser nos chariots et demandent quelques roupies, puis s’en vont alpaguer d’autres arrivants. Quelqu’un nous attendait pour nous conduire à l’hôtel en minibus. Des petits bouts de choux portent à bout de bras nos sacs plus grands et plus lourds qu’eux, avec une force de titan, qu’ils déposent sur le toit du bus. Des chiens errants viennent en quête d’un éventuel don comestible. Nous voilà partis avec un collier d’œillets d’Inde orange autour du cou, un cadeau de bienvenue de l’accompagnateur. Quelques mètres et nous sommes dans les rues de Katmandou.

Un « bordel » inimaginable !

Ça roule dans tous les sens, les taxis et les voitures klaxonnent sans cesse, les vélos se faufilent, les rickshaws agitent une sonnette pour se signaler, les piétons traversent , des tracteurs bleus à remorque pétaradent bruyamment, les tricycles doublent dans un vacarme assourdissant et crachent des nuages de fumée noire qui étouffent, la foule bariolée fourmille densément, on évite les trous dans la chaussée, on slalome entre les chiens et les vaches. Sur les côtés, des myriades de bicoques. Tout se marchande. Des cabanes les unes à côté des autres où l’un vend des fruits, l’autre vend deux poulets plumés posés sur une table brinquebalante et joue au Bagh Chal (jeu de société très populaire ressemblant au jeu de dames composé d’un plateau et de figurines, chèvres et tigres, en cuivre) en buvant une bière et en fumant. Des femmes sont assises par terre en tailleur avec, disposés devant elles, des plateaux de cacahuètes, quelques mandarines et des bananes ou quelques bijoux ; une bougie les éclaire. Leur buste est pris dans des corsages de couleur turquoise, pourpre, jaune ou corail. Elles sont belles avec leurs cheveux épais et brillants, attachés en chignon bas ou en tresse. Elles sont élégantes et gracieuses avec leur port de reine, leur boucle dans le nez, leurs anneaux d’or dans l’ourlet de l’oreille et leur jupe longue. Plus loin, un cordonnier, puis un restaurant sombre, un marchand de bougies, là des épices, là des graines, ici du savon, de l’alcool, des cigarettes. Là une boucherie, une chèvre est attachée au pied d’une table en ferraille et attend son tour, une autre est posée dessus, elle a déjà commencé le cycle de la réincarnation. Les odeurs d’épices, d’encens, de friture se mêlent aux effluves de poussière, de kérosène et de fumée de pots d’échappement. Puis, entre l’échoppe de la vendeuse d’œufs et celle du réparateur de vélos et autres mécaniques en tous genres, la porte à demi-ouverte d’une cabane laisse entrevoir une vieille femme dormant sur une planche avec un grand tissu vert posé sur elle ; le sol est en terre battue, la surface doit faire six mètres carrés, il y a un seau en plastique et les murs sont faits de planches mal assemblées, de morceaux de tôle et de bouts de carton. À côté, un tout petit restaurant enfumé, la lumière est jaune, les murs noirs. Il y a des motos. La nuit tombe. On voit dans la lumière des phares de voitures et des deux roues, la fumée des pots d’échappement. Ça prend à la gorge comme s’il y avait un brouillard épais, mais c’est la pollution. Je plonge le nez dans mon collier d’œillets. Beaucoup de népalais se protègent avec un bout de tissu noué derrière la tête. Ce qui est étrange, c’est que tout ce grouillement s’écoule avec fluidité et dans la bonne humeur, sans énervement. Nous passons sur un petit pont, et tout à coup, apparaît un taureau énorme, noir, avec des énormes cornes et il se met à avancer sur le côté avec les piétons, dans l’indifférence générale. Plus loin, en plein milieu d’un carrefour, un veau se gratte l’oreille avec la patte arrière et tout le monde attend qu’il ait fini pour avancer. Un ensemble chaotique de maisons en ciment pousse n’importe où. De temps en temps, les boiseries d’une porte sculptée émergent au milieu des matières nouvelles et laissent imaginer la beauté de la ville au siècle dernier. Sans souci d’hygiène, les ordures sont entassées dans la rue. Les monticules de déchets sont visités par les plus démunis à la recherche d’un bout de quelque chose qui pourra être réutilisé ou transformé. Ensuite viendront les chiens, les vaches et les oiseaux. La rivière traversant Katmandou, la Bagmati, est un égout drainant les excréments, les déchets ménagers et industriels causés principalement par d’importants traitements chimiques des ateliers de tapis. Les quelques arbres croulent sous une lourde couche de poussière grise ; les feuilles ne brillent pas et semblent figées. Leurs troncs blessés servent de panneaux d’affichages publicitaires. Cette asphyxie du milieu naturel fait peine à voir. Katmandou, située dans un bassin entouré de collines de toute part, est la deuxième ville au monde la plus polluée après Mexico. Une vache maigre mange un grand carton sur un tas d’ordures.

Les népalais sont beaux, souriants, petits en taille, les enfants semblent forts, vifs et débrouillards.

Nous arrivons dans le quartier de Thamel où se trouve notre toit, l’hôtel Manang. Les rues sont étroites. C’est un quartier très touristique avec des magasins de souvenirs en tous genres : bouddhas en bronze, en bois, en plastique, en terre, des moulins à prières, des drapeaux à prières, des bols chantants, des khukris, les couteaux gurkas, des pashminas, des pulls et des gants en laine de yack, du papier népalais, des bijoux en argent, des antiquités comprenant des œuvres d’art anciennes et d’autres récemment anciennes ( !), des pierres précieuses, des tankas (représentations religieuses sur soie), des coffres de rangement, des statues de Ganesh ou de Shiva, des sculptures, des poteries, des objets religieux… Il y a aussi tout pour le trekking, vêtements, sacs de couchage, réchauds, etc. Des librairies, des boutiques de cartes postales, de pellicules photos. Une ou deux boulangeries avec des croissants et des gros gâteaux bien lourds. Des restaurants, un ou deux mini-supermarchés où on peut trouver du chocolat, des cyber-cafés. Les vendeurs de fruits sont en vélo dans la rue avec un énorme panier rempli de clémentines au goût délicieux un peu acide et des petites bananes très parfumées dans un autre panier sur le guidon. Hum ! Un vrai régal.

Ce soir, nous irons dîner au Troisième Œil situé un peu plus bas dans la rue principale de Thamel : nous devons enlever nos chaussures et nous asseoir en tailleur. Au bout d’une minute, vu la souplesse de l’équipe et pour la prévenance des articulations, nous optons pour la salle au premier étage pour un dîner à l’occidentale avec chaises et chaussures. Nous sortirons tous la bouche en feu, jurant de ne plus manger épicé. Les rues sont désertes, quelques enseignes lumineuses éclairent la chaussée. Des conducteurs de rickshaws nous proposent leurs services. Ce n’est pas un pays de couche-tard et après 21 heures il n’y a pas foule.

Près de l’hôtel, une jeune fille assise sur un carton est assoupie contre la grille fermée d’un magasin. Paulo dit qu’elle doit être « shootée ». Elle a un très beau visage et doit avoir treize ans, pas plus.

Nous rentrons à l’hôtel. Pour les uns, un roucoulement de pigeons nichés dans les bouches d’aération des chambres bercera cette première nuit à Katmandou, pour les autres ce même roucoulement les empêchera de dormir.

Deuxième jour : Pashupatinath. Patan. Bhaktapur.

À neuf heures, nous partons de l’hôtel pour Pashupatinath, haut lieu de pèlerinage hindouiste, situé à quatre kilomètres de Katmandou. Déjà, la circulation est intense comme en soirée et l’air est irrespirable. Au sortir de la ville, les échoppes se succèdent, une foule de piétons déambule dans tous les sens, chaque centimètre est occupé. Chacun s’affaire à bricoler, à vendre. Il y a tous les petits métiers : un cordonnier sur un carton recolle une semelle, une chaise surmontée d’un manche à balai auquel est accroché un petit miroir qui fera office de salon de coiffure, des vendeurs de fruits, d’encens, de bidons en plastique, des potiers, des centaines de petits commerçants dans des niches faites de tôle, d’une planche, ou de rien. Chacun doit vendre ses petits biens pour gagner quelques roupies. Ils vont pieds nus ou en tongues, les pieds sales. Les femmes sont belles, avec toujours une note colorée, une barrette ou une fleur qui fait ressortir leur peau hâlée, leurs yeux noirs et leur sourire laisse apparaître une rangée parfaite de dents blanches, éclatantes. Certaines nous sourient, d’autres ont un regard dur qui nous fait sentir de trop, ou voyeurs. Que peuvent-ils bien penser des occidentaux ?

Le taxi nous laisse à l’entrée de Pashupatinath. Des femmes somptueuses sont assises derrière leurs stands d’offrandes. Des fleurs de toutes les couleurs, des bijoux, des poudres pour teinture sont étalés dans des carrés, formant un damier multicolore magnifique. Il y a peu de voitures, une vache impavide se promène et chipe une feuille de salade à un marchand qui rêve, inattentif. Des femmes et des enfants nous proposent toutes sortes de choses, des porte-monnaie en tissu, des colliers, des écharpes, pour « 10 balles seulement » comme elles disent en français. Nous approchons de la Bagmati, (nom de la fille de Shiva) rivière sacrée où tout hindouiste fervent souhaite être incinéré. Nous traversons le petit pont en pierre. Sur les dalles de crémation appelées ghaths, en face, un bûcher est embrasé. Quelques marches au-dessus, des hommes sont assis, la famille peut-être. C’est un lieu de recueillement, mais pas triste. Les cendres seront jetées quelques marches plus bas dans la rivière sacrée, affluent du Gange. Juste à côté, des hommes sont assis dos à la Bagmati, et préparent des plateaux d’offrandes.

Des femmes se lavent. Une vieille s’accroupit et prend de l’eau avec la main, qu’elle se verse sur la tête pour se purifier. Un homme à côté lave son linge. Une autre boit. Ça sent la fumée. C’est calme. Apaisant. Cette rive du fleuve est interdite aux étrangers ; les fidèles y accèdent par l’escalier d’entrée de la pagode où un écriteau « hindous only » est pendu à l’entrée.

Derrière eux, le temple de Pashupatinath, un des principaux temples de Shiva, où de nombreux pèlerins affluent de toute l’Inde, dont les Sâdhus que nous croiserons en montant les marches de pierre jusqu’à l’ensemble du sanctuaire de Gorakhnath : une jungle de temples, de statues, de Chaitya (petit stupa abritant chacun un lingam, symbole phallique du dieu Shiva), de petits édifices religieux.

Des singes grimpent partout sur les temples, les arbres, les escaliers, un terrain de jeux idéal pour ces macaques sacrés. Eux aussi n’ont qu’une idée : se nourrir. Ils profitent de leur statut de privilégiés pour dérober des offrandes ou le pique-nique des touristes et des fidèles. Sur le passage, des Sâdhus sont assis en tailleur, le corps couvert de cendre. Ils portent des vêtements amples de couleurs vives, jaune, orange. Leurs cheveux sont très longs, emmêlés et sales, leur barbe est grise, un turban est enroulé sur leur tête. Leur visage est maquillé avec des traits grossiers, blanc, orange ou jaune. Trois traits représentent le trident de Shiva. Ils connaissent quelques mots dans différentes langues, et accostent les passants pour quelques pièces. Homme religieux, à la recherche éternelle de spiritualité ou pur escroc, ou les deux, ils ont souvent un regard malin qui n’inspire rien de sain. C’est amusant. Plus haut, sur un temple, un tout petit chat maigre et sale miaulait, lui aussi à la recherche de nourriture. Je sais qu’il ne faut pas toucher les animaux, mais je n’ai pu m’empêcher, avec le bout du doigt, de lui caresser le haut de la tête. Il en est resté tout ahuri. Nous avançons et quelques mètres plus haut, deux chiens l’entourent et le tuent en quelques secondes. L’un d’eux part avec sa proie dans la gueule pour le bouffer dans un coin. Ça m’a retournée toute la journée. Chaque être vivant, ici, a un but dans la journée : se nourrir.

Le taxi nous a conduit ensuite à Patan sur la Durbar Square, l’ancienne résidence des rois Mallas. Séparé de Katmandou par la Bagmati, jadis capitale Newar tout comme Bhaktapur et Katmandou ; Patan conserve un aspect médiéval avec d’ultimes vestiges datant de l’époque Malla du XVIème au XVIIIème siècle. Des temples et des pagodes en brique rouge à plusieurs étages avec trois ou cinq toits forment le quartier central de Patan. J.J., notre trésorier, s’acquitte des droits d’entrée, et dès le premier temple visité, un petit bonhomme nous explique dans un bon français l’histoire du monument. Il nous guidera pendant toute la visite, moyennant quelques roupies dont nous convenons au départ.

L’œil se fixe difficilement dans cet amas de splendeurs quand un détail encore plus beau sollicite l’admiration : une fenêtre au bois sculpté, un ornement de porte, une statue de pierre, une cloche, les fontaines aux gargouilles vomissantes. Il nous conduit au temple d’or, monastère bouddhique où les rats sont sacrés. Des rats sont donc enfermés dans un édifice minuscule où se trouve un autel avec une représentation du Bouddha, et des offrandes, des fleurs, des bougies, de la nourriture. Si les rats sortent de cet endroit, cela signifie qu’ils sont malades et que leur mort est proche. J’en vois un dehors, il est allé bouffer du riz qui se trouve à l’extérieur, et revient en pleine forme. À côté des moulins à prière, des enfants jouent et sont chouchoutés. On dit que l’un d’eux serait un futur Bouddha. À côté, des femmes jettent du riz en récitant quelques prières, des bougies brûlent un peu partout. Au centre de la cour intérieure, un petit temple à trois étages richement décoré est gardé par des tortues sacrées vivantes, les étais du toit sont ornés de magnifiques sculptures en bois.

Devanand nous accompagnera ensuite dans une boutique de pashminas où Lucien et Edouard feront des affaires. Car au fil des magasins, plus les pashminas seront beaux, moins ils seront chers. Ils finiront par ne plus entrer dans les boutiques, pour avoir moins de regrets…

Devanand me dit qu’il a un ami à Montpellier. Il souhaite un jour venir en France. Nous parlons longuement, assis devant la vitrine d’un magasin de pashminas. Je lui demande ce qu’il pense du nouveau roi. Il reste discret et me fait comprendre que les népalais préféraient le roi Bihendra assassiné le 1er juin dernier qui était plus proche du peuple. Il me parle rapidement de sa famille. Il travaille régulièrement chez son oncle qui tient une boutique de tissus dans Patan et a appris plusieurs langues dont le français pour accompagner les visiteurs. Il est marié et a deux enfants. Il nous conduit ensuite dans un temple où se déroule une cérémonie religieuse. On vient de sacrifier une chèvre en lui coupant la tête. Le sang coule rouge vif et un sac en plastique couvre le cou. Par terre, des coupelles de feu dans lesquelles une femme vient jeter du riz. Plus loin un cercle d’offrandes est posé au sol : des fleurs, des bananes, des fruits, de l’alcool, des billets, et au centre, du feu. Nous déjeunons sur la terrasse d’un restaurant surplombant la place de Durbar Square. C’est agréable, il fait bon, c’est calme. En bas sur la place, une femme brasse longuement des grains pour les aérer et les sécher avec un grand râteau plat.

De même qu’à Patan et à Katmandou, les plus beaux édifices de Bhaktapur ont été construits sous le règne des rois Malla. Des petits vendeurs nous sautent dessus dès notre arrivée. Des enfants habillés en uniforme bleu et cravatés font un jeu dans la rue, près de l’école. Les petites filles font la course avec une petite cuillère dans la bouche dans laquelle se trouve une bille. La plus rapide ayant conservé la bille qu’elle regarde tout le long du parcours en louchant, a gagné. La Durbar Square est spacieuse et moins chargée que celle de Patan. Le tremblement de terre de 1934 a détruit des monuments qui n’ont pas été reconstruits. C’est un endroit calme et agréable. Les temples rivalisent de beauté, gardés par des éléphants ou des lions sculptés, avec de magnifiques étais en bois ornés, de nombreuses sculptures érotiques, des cloches, des façades de brique rouge. Nous prenons une petite rue qui débouchera sur une place puis sur une autre. Beaucoup d’artisans sont installés ici : orfèvres, dinandiers, potiers, sculpteurs sur bois. Des vendeurs de flûtes arpentent les rues, on les voit de loin brandissant leurs bouts de bambous piqués en boule. On dirait des oursins géants…

Un habitant nous propose d’entrer dans une maison où des réfugiés tibétains peignent des dessins religieux sur tissus appelés Tankas. Ils sont cinq ou six, assis en tailleur dans une pièce claire et calme, munis d’un modèle qu’ils copient avec une précision étonnante. Une peinture se fait en deux mois à raison de six heures par jour et six jours sur sept.

À l’origine, les Tankas reproduisent des visions symboliques que l’artiste doit voir dans sa méditation avant de les tracer. Il doit suivre un enseignement et une discipline ascétique auprès d’un maître avant de créer toute forme. Le raffinement des détails et la présence de la vision porte le sceau d’un grand artiste. La maîtrise de cet art est assimilée à l’illumination et demande un long chemin dans la solitude et la contemplation. Aujourd’hui, la fabrication des Tankas a perdu sa fibre religieuse et tente d’en conserver la forme.

Le soir, nous dînons à l’Utse, un des plus anciens restaurants de Thamel, sur le conseil d’un guide ami de Paulo que nous rejoignons sur place. Nous dégusterons un plat tibétain délicieux, le gyacok, qui porte le même nom que la marmite en cuivre dans laquelle il est servi : la partie inférieure du récipient abrite une source de chaleur (un mélange de charbon de bois et de bouse de vaches) qui permet aux petits légumes de mijoter sur la table. En accompagnement, du riz, des boulettes de viande, du poulet, des momos (raviolis de légumes ou de viande), des épices, plein de bols colorés pour le ravissement des yeux et des papilles gustatives. Nous goûtons le vin rouge local qui a le goût d’un Porto. Nous lui préférerons la bière pour le restant du séjour. Dernier soir d’opulence.

Troisième jour : de Katmandou à Dolaka

Ce matin-là, nous rencontrons l’équipe pour la première fois sur le bord de la route à la sortie de Katmandou. Le bus était déjà chargé du matériel nécessaire à notre aventure pour un mois : nourriture, matériel de cuisine, tentes, affaires personnelles…

Premiers regards, premiers sourires, nous allons passer un mois ensemble. Mais déjà, l’équipe s’affaire à hisser les sacs sur le toit du bus et recouvre le tout d’une grande bâche en plastique et hop ! En voiture, nous voilà partis.

Pour effectuer une centaine de kilomètres, le bus mettra huit heures en roulant à une moyenne de 20 km/h. La route en majeure partie goudronnée terminera en un chemin de terre cabossé.

Le chauffeur a décoré le pare-brise d’une dentelle rouge à gros pompons et des cartes postales de déités ornent le tableau de bord. Il est assisté d’un copilote qui se place sur le marchepied à l’extérieur pour donner des coups de pieds aux chèvres ou aux vaches afin de les éloigner et siffle quand le bus frôle de trop près le bas côté.

Tout le long de la route, il y a un petit fossé en pierre de 50cm de profondeur qui permet de canaliser l’eau, sûrement bien utile en période de mousson. Il sert aussi de poubelles et fait fonction de latrines.

Nous traversons des villages où des enfants nous crient des « namasté » souriants. Il y a beaucoup de boutiques mais si peu de passages. De quoi vivent-ils ? Tout le matériel nécessaire au « trekking » est vendu ici. Nous nous arrêtons pour déjeuner à Dolghanat, un petit village-rue où les bicoques se succèdent, des restaurants surtout. Il n’y a pas de vitrine, tout est ouvert. Les maisons sont en pierres ou en briques rouges, mais jamais construites entièrement. Alors viennent s’ajouter des plaques de tôle ondulée soutenues par des poutres en bois, elles-mêmes coincées par des bidons en plastique et des pierres. La route en terre est irrégulière, il n’y a pas de trottoirs. Des tuyaux petits et gros passent en toute confusion d’une maison à une autre pour relier des gros bidons où la vaisselle sera lavée et disparaissent dans des tranchées encombrées. L’intérieur est d’une grande propreté. Un jeune homme portant un topi, le chapeau népalais en tissu à losanges, prépare la cuisine. Devant lui, de grosses marmites noires côtoient les plats et les assiettes en aluminium. Un grand plat de riz jaune et de légumes mijotent sur le feu. C’est appétissant. Les Sherpas sont restés dans le bus. Ils se marrent. Ils avaient déjeuné dans un village précédent. Après un bon repas bien épicé, nous repartons jusqu’à Dolakha Bazar, point de départ de notre escapade.

Le village est composé d’une rue principale bordée de petites maisons attenantes d’une architecture chaotique. Nous devions commencer à marcher aujourd’hui mais il est trop tard, nous partirons demain. Le camp est dressé au bout du village. Tous les enfants nous entourent avec des « namasté » suivis immédiatement d’un « give me a pen ». Ils sont beaux et rigolent. Rapidement ils trouvent une deuxième utilité aux stylos que nous leur offrons, en soufflant dedans. Un concert joyeux de flûtes commence dans les rires. L’un d’eux, Krishna, prononcé Krissna, n’est pas timide. Je suis surprise de le voir lire le népali et l’anglais dans mon petit dictionnaire. Il a dix ans mais en paraît six. Il va à l’école et me fait promettre de lui envoyer une photo.

Les sherpas s’activent dans tous les sens et en quelques instants, nos cinq tentes jaunes sont montées, la tente mess qui sert à prendre les repas, les sacs distribués. Pour respecter la hiérarchie, si nous avons quelque requête, nous devons nous adresser au sirdhar qui ensuite délèguera aux autres. C’est drôle, des mœurs d’un autre temps ! Le cuisinier nous prépare une soupe d’ortie délicieuse, du riz, des légumes cuits, du poulet et de la mangue. Le thé sera notre boisson quotidienne.

Notre première promenade est nocturne. Avant le dîner pour nous dégourdir les jambes, nous remontons la route en croisant quelques ombres népalaises. J’écarquille les yeux mais n’aperçois que des formes. L’obscurité me fait sentir tout proche de l’esprit des choses et des gens. J’aimerais tricher au jeu de colin-maillard mais le jour seulement pourra ôter le bandeau demain matin.

Très loin en direction du sud, des éclairs illuminent le ciel. Au-dessus de nos têtes, des myriades d’étoiles. Quelques unes se détachent et dansent, ce sont des lucioles. L’air est saturé de bonheur et je le respire à pleins poumons.

4ème jour : de Dolakha à Singati

Nous sommes réveillés par Fassang qui nous apporte une tasse de thé avec son joli sourire. Une bassine d’eau chaude sera déposée chaque matin devant la toile pour la toilette. Aujourd’hui 8 novembre, c’est l’anniversaire de ma Pô.

C’est notre première journée de marche. Le ciel est complètement dégagé. Après un copieux petit déjeuner, nous débutons par une descente de deux heures dans la caillasse. Deux sherpas nous accompagnent : Passang qui ouvre la marche, un piolet à la main et Tendi qui restera toujours derrière avec une lampe à pétrole. Où est Blanche Neige ? Le sirdar, lui, naviguera sur toute la longueur du cortège suivant les besoins.

Nous traversons un premier petit village avec à l’entrée une grande balançoire en bambou érigée pour la fête de Dasain, une des plus importantes manifestations religieuses et familiales du pays qui dure 15 jours. Mais nous passons avec un mois de retard pour y assister car elle s’achève à la pleine lune de fin septembre ou début octobre. Dommage !

La descente s’effectue sous le soleil jusqu’à la Tamba Khosi, une rivière turquoise. Une pure merveille. La vallée est large et la rivière y serpente majestueusement au travers d’une forêt de conifères, de palmiers et de terrasses cultivées d’un jaune lumineux. Les arbres sont immenses. Les toiles d’araignées énormes et les araignées monstrueuses. C’est effrayant !

Le ciel de novembre a été lavé par la mousson, l’air est pur et les dernières récoltes de riz et de céréales s’effectuent maintenant avant le début de la période froide. Dans ce décor verdoyant, la couleur des habits des femmes ressort de manière éclatante. On dirait des fleurs ; rose indien, rouge amarante, turquoise, vieux rose.

Nous croisons des népalais qui habitent des villages sur la colline en face ou plus loin. La plupart d’entre eux portent de lourdes charges ; soit parce qu’ils possèdent des terres dans différents lieux, ce qui explique leur va et vient continuel, soit pour approvisionner des lodges dans la Rolwaling. Tout est transporté dans des paniers tissés qu’ils portent sur le dos à l’aide d’un bandeau de jute qui ceint le haut de la tête, appelé dokko.

Nous longeons la rivière en direction du nord sur un chemin en balcon somptueux. Des caravanes d’ânes portant de lourds sacs de grains s’étirent sur le sentier. À l’approche des villages, les enfants accourent des champs et nous demandent des stylos. On entend siffler sur les collines, ils s’avertissent de notre arrivée et nous regardent passer. Nous déjeunons près d’une rivière, salade de choux et carottes, chapati, aubergines, riz et banane. Succulent. Nous goûterons avec délice l’eau de la rivière dans laquelle nous délasserons nos petons. Plaisir simple et tellement bon.

Un homme passe avec un énorme sac plus grand que lui, du foin sûrement. Un autre porte une très vieille femme assise sur son dos.

Nous poursuivons notre chemin au milieu des cultures. Un homme laboure son terrain à l’aide d’une charrue de bois tirée par deux dzoppios (hybride issu d’un croisement de yack et de vache). Un jeune garçon, pieds nus, est accroupi sur le soc en bois et dirige l’attelage. Il est amusé par notre passage et poursuit gaiement son labeur.

Le soir, notre campement sera à Singati près de la rivière où tous les enfants du village viendront nous rendre visite. Les petites filles s’amusent à retenir nos prénoms. La lettre « J » étant pour elles impossible à prononcer, notre Jiji national sera rebaptisé Zizi pour le restant du séjour !

5ème jour : de Singati à Jagat

Très belle journée. Sans difficulté. Presque « une promenade méditerranéenne » comme dit Robert. Le chemin est en balcon. Nous remontons la Bhote Khosi au milieu des rizières. Dans un sous bois aux arbres gigantesques, des entelles se balancent et sautent d’un arbre à l’autre. Ils sont amusants avec leur face noire entourée d’un collier gris cendré et leur longue queue. Ils sont nombreux et remontent rapidement sur les hautes branches quand un paysan fait un geste brusque pour les chasser. Sans doute protège-t-il ses sacs de grains attachés sur le dos de ses ânes.

La Bhote Khosi est large avec d’énormes rochers polis par l’eau. De véritables sculptures jonchent le sol de la rivière. Nous faisons une pose déjeuner devant une de ces œuvres d’art. Des paysans travaillent au champ un peu plus loin. Quatre enfants restent près de nous dans un calme étonnant. Tout doucement la fillette me demande une barrette en désignant délicatement de sa main ses cheveux. Le petit garçon demande un vêtement en touchant le sien, des chaussettes en montrant les nôtres.

Quand on a l’habitude de voyager, peut-être se familiarise-t-on avec ce genre de demande, une réflexion doit se former autour de cette situation. Mais la première fois, c’est très déstabilisant et un sentiment de culpabilité envahit facilement : qu’est-ce que je pourrais donner ? J’ai deux pulls, si j’en donne un il me manquera plus haut. Au village d’après, un autre enfant me demandera aussi un pull. Pourquoi le donnerais-je à lui plutôt qu’à l’autre ? C’est affreux. Et si je donne tout, je ne peux pas continuer le voyage car j’aurai besoin de ces deux pulls en altitude. Donc je ne donne rien ». Les stylos que nous avons emportés pour les écoles sont dans nos gros sacs loin devant. Je leur donne une épingle à nourrice, des petits savons et Paulo distribue des petites brosses à dents avec du dentifrice. En recevant cela, les enfants ont exprimé un élan de joie immédiatement retenu dans le même calme qu’ils conservaient depuis le début. Le bonheur sur leur visage à ce moment-là m’a troublé. Je ne peux m’empêcher avec mon esprit cartésien et occidental de comparer l’incomparable. Je pense à un réveillon de Noël chez mon frère où un grand nombre de cadeaux étaient posés au pied du sapin que les enfants ouvraient dans une euphorie jubilatoire en ne prenant soin d’aucun, tellement il y en avait et tellement la frénésie était grande. C’est curieux ce sentiment d’impuissance, cette envie fébrile de se déposséder. Pour se débarrasser de cette culpabilité, sans doute. Donner est gratifiant, peut-être n’est-ce qu’une satisfaction personnelle, une manière de se sentir exister…

Nous repartons, accompagnés jusqu’au bout du champ par notre quatuor angélique qui se précipite en courant vers sa mère pour lui montrer ses nouvelles acquisitions.

En contrebas près de la rivière, nous apercevons de grands transats blancs : c’est du papier népalais qui sèche tendu dans de grands cadres en bois.

Le sherpa de tête, Passang, m’apprend une chanson en népali, ce qui nous vaut quelques fous rires. C’est un beau moyen de communication quand les mots manquent.

Nous traversons des passerelles modernes en bois, sécurisées par des rambardes de fer. En basse vallée, le chemin est sur le versant ombragé de la montagne. Il est tracé naturellement par le passage des paysans et entretenu par eux.

Ce soir, nous sommes à Jagat. Notre camp est installé sur la place du village, c’est-à-dire dans un champ à côté d’une maison. Temba donne des stylos à l’instituteur qui les distribuera ensuite. L’instituteur s’en va avec un essaim d’enfants joyeux sur la passerelle. Deux garçons paraissant très éveillés et débrouillards vont chercher dans leur maison un livre sur la France qu’ils ouvrent avec empressement en posant plein de questions. C’est une française de Pontarlier qui leur a envoyé. Nabin, le plus jeune, me demande s’il y a des vaches sous la Tour Eiffel comme sur l’illustration. Il a 12 ans environ. Ici, les gens ne connaissent pas leur âge et répondent avec hésitation à cette question. Il va à l’école à Katmandou, apprend l’anglais, et rêve de venir en France.

L’autre, le plus grand, compte travailler beaucoup et venir en France dans deux ans. Je crois qu’ils n’ont pas conscience de la somme d’argent nécessaire à un tel projet. Le prix d’un billet d’avion représente trois années de salaire d’un serveur dans un restaurant à Katmandou. Ils me parlent avidement tous les deux dans un bon anglais. Ils rêvent de civilisation ; de modernité, ont une grande soif d’apprendre et ne souhaitent qu’une chose, c’est partir vers l’occident.

Pendant que nous discutons, l’instituteur a demandé à l’équipe si nous voulions aider financièrement le village pour l’installation d’un groupe électrogène. Pour nous remercier, ils nous improviseront un spectacle à la fin du dîner.

La nuit est tombée. On aperçoit des ombres qui courent accompagnées de petits rires euphoriques et complices : rires des enfants impatients de dévoiler un secret ou de faire une surprise. Le village est en répétition. L’air léger d’une flûte se fait entendre au loin, des voix féminines entonnent un chant ici, là on frappe dans les mains. Des enfants filent, apparaissent, disparaissent. Un homme passe avec une torche. L’ébullition grandissante nous annonce le début imminent du spectacle. Nous nous installons devant la tente mess. Le ciel est rempli d’étoiles. Un voile bleu corbeau unifie les arbres, la montagne, les silhouettes. Et tout à coup, dans un silence de souffle retenu, nous voyons se détacher de l’obscurité tous les habitants du village réunis, encadrés par la lumière des torches. Les tout petits sont devant et scandent de leurs mains le chant traditionnel émis par les plus vieux. Ils s’avancent lentement jusqu’à nous et se placent en formant une grande ronde. Deux jolies femmes s’assoient au centre en chantant les couplets alors que tout le monde reprend le refrain. Deux petites filles se mettent à danser très gracieusement dans une légère oscillation du corps d’avant en arrière avec un mouvement de bras souple et ondulent, accompagné de délicats ronds de mains, proche du raffinement de la danse indienne.

Très vite, les petits nous invitent à la danse. Nous acceptons volontiers, certes de manière moins gracieuse mais avec bon cœur.

Quelle chose insensée et émouvante de se trouver dans un coin perdu du Népal, sous les étoiles et de partager un peu la vie de ces gens dans la danse et le chant.

Plus tard, un homme est venu avec un plateau rond en bambou tressé utilisé pour aérer le grain : au centre était déposée une bougie avec autour du riz, des fleurs, un petit carnet rose et un stylo. Il fallait le signer et désormais nous faisions partie, à vie, des amis de Jagat ; nous étions invités à revenir et serions accueillis à bras ouverts.

À la fin de la fête, ils repartirent avec le plateau  d’offrandes brandi sur la tête où nous avions déposé notre participation à leur projet. Ils continuèrent la musique et leur chant nous berça une bonne partie de la nuit.

6ème jour : de Jagat à Simigaon

Encore une journée magnifique. Nous continuons de longer la Bhote Khosi par un chemin somptueux en balcon. Par endroits le sentier forme une saignée dans la falaise. Des gouttes d’eau ruissellent du haut de la roche et forment un rideau atomiseur qui nous rafraîchit en passant.

Nous passons dans des hameaux isolés composés d’une ou deux maisons. Les murs sont en pierres avec une seule ouverture : une porte d’entrée très basse avec un cadre en bois de forte épaisseur. La toiture est en planches lestées de pierres ou en nattes de bambou tressé, ou les deux. Devant une maison, au soleil,  pieds nus, un homme assis fabrique une natte ou un panier, une femme trie des grains ou épouille la tête d’un enfant. Leur visage est beau et serein. Une grande douceur se dégage de ces habitations parsemées sur les collines.

Pour déjeuner, nous nous arrêtons dans un lieu dit Gaurishankar.

Devant la maison dans laquelle notre cuisinier prépare le repas, une vieille femme aux cheveux blancs est assise en tailleur, à même le sol, près d’un petit garçon devant une grande assiette de riz et de légumes. De sa belle main fine, elle prend une poignée qu’elle porte à sa bouche et mâche en formant une boulette que la petite main du garçon vient chercher avidement et mange à son tour. Comme certains oiseaux. Après le repas, elle le prend sur ses genoux, le fait rire avec des expressions tendres et le couvre de gestes affectueux. Elle meut sa vieille carcasse fragile avec souplesse et élégance, tous les hivers et tous les étés ont creusé chacune de ses rides autour de ses grands yeux laiteux.

Ici, les enfants semblent traités avec beaucoup de douceur et de considération. Leur comportement détendu et ouvert à notre égard est significatif d’un climat de confiance et de sécurité dans lequel ils sont probablement élevés. Apparemment ils sont livrés à eux-mêmes très tôt et responsabilisés très jeunes. Ils jouent souvent entre eux, les aînés ou les très vieux comme cette femme veillant sur les plus petits.

La journée se termine par une montée en escalier de deux heures jusqu’au village de Simigaon. Nous trouvons les premiers chortens, des petits monuments en pierres ou en terre, symbolisant la sagesse, et des pierres gravées de prières formant des murets appelés « mani ». Le bouddhiste doit les contourner par la gauche. Il y a aussi des prières accrochées dans les arbres ou fixées sur des grands mâts. Les drapeaux rouges, verts, jaunes, imprimés de prières et de dessins ésotériques sont appelés « lungtar » ou « dazza ». Le vent emmène les prières dans les plus hautes montagnes jusqu’au domaine des Dieux.

Simigaon est à 2000 m d’altitude et il fait déjà très froid. Dès que le soleil se cache derrière les montagnes, la baisse de température est impressionnante. Hier, le soleil disparaissait à 14h45, aujourd’hui à 15h30. Plus nous monterons, moins le camp sera encaissé dans la vallée, plus il nous chauffera longtemps.

Le village est perché sur le haut d’une colline couverte de terrasses cultivées, et, construit sur le point culminant, un monastère veille sur la vallée.

La rivière est loin, nous ne pourrons pas nous laver. Le cuisinier prépare un poulet qu’il a acheté vivant ce matin et que toute l’équipe s’est évertuée à attraper dans un village en passant. Ils ont une drôle de façon de préparer la viande, dans nos assiettes, il n’y a que des os ! Et le peu de chair doit être bouilli, c’est de la semelle. Les sherpas m’appellent Didi ; ça veut dire grande sœur, c’est amusant.

7ème jour : de Simigaon à… (sans nom)

J’ai mal dormi. Paulo a ronflé toute la nuit. Au petit matin je lui ai demandé de se tourner parce qu’il ronflait. Il me répond qu’il ne dormait pas. Quelle mauvaise foi, les ronfleurs ! Puis il ajoute que moi j’ai parlé toute la nuit. Bien sûr que j’ai parlé, je lui ai demandé de se tourner, toute la nuit ! Il me fait la confidence qu’il ne peut pas dormir sur le côté à cause d’un bout de ferraille dans les cervicales. Hum ! les belles nuits en perspective !

Nous levons le camp vers 7h00 et passons devant le monastère bouddhique entouré de drapeaux de prières qui ouvre ses portes seulement deux fois par an lors de cérémonies religieuses. Nous montons ensuite dans une forêt très humide en escalier en longeant la Rolwaling Khola. Au loin, dans le V que forment la jonction des deux montagnes latérales, le Gaurishankar (7146m) se dresse majestueusement avec son épaisse calotte glacière au sommet. Quelle émotion de voir la première montagne d’altitude ! Elle est comme un bon indice dans une chasse au trésor, nous sommes sur la bonne voie. Quelques entelles assis sur des branches nous regardent en passant. Le campement est dressé dans un charmant village de quatre ou cinq maisons construites en enfilade, près de la rivière. Les tentes seront montées sur la grande étendue d’herbes sèches entre l’eau et les maisons. De grands mâts sont plantés en haut desquels flottent des drapeaux à prières. L’endroit est chaleureux, accueillant.

L’habitation devant laquelle nous dormirons présente une grande ouverture, une espèce de grande fenêtre, sans vitre mais avec un grillage très fin au travers duquel on peut voir l’intérieur chauffé par le soleil. On entend un bébé qui se trouve dans un panier tressé recouvert d’une serviette de toilette. Juste à côté un chevreau et une petite fille. Les murs très sombres sont couverts de suie, les cheminées n’existent pas. Le feu se fait au milieu de la pièce sur une dalle de pierre et la fumée s’échappe par tous les interstices des murs et du toit.

Nous sommes à 3000m d’altitude. Après une toilette énergique et revigorante à la rivière, je lave deux tee-shirts et un pantalon. Mes doigts seront gelés pour toute la soirée. Ce sera probablement la dernière lessive avant longtemps. L’écart de température est énorme entre la journée au soleil, 30° et maintenant à 17h30 où il fait 0°.

Avant la tombée de la nuit, une jeune femme nous demande des médicaments car elle a mal au ventre et un porteur nous montre un bobo pas très joli sur sa cuisse, une excroissance de chair bizarroïde. Un autre s’est blessé à l’annulaire. Souvent des enfants ont des blessures aux jambes, des égratignures infectées, un œil crevé. Une grande partie d’entre eux est atteinte de tuberculose ; une toux grasse en témoigne dès leur plus jeune âge. L’espérance de vie ne dépasse pas 50 ans. Il n’y a pas de médecin. Ou un dispensaire mais à plusieurs jours de marche. Ils n’ont pas les moyens de se soigner et considèrent les médicaments comme des pilules magiques. Ignorants des règles d’hygiène élémentaires, ils se lavent peu, ne se nettoient pas les mains, pétrissent les bouses de yacks, mangent avec les doigts, se mouchent avec les doigts, triturent leurs blessures… Passang, le sherpa de tête doit être tuberculeux. Il tousse toutes les nuits et crache du sang.

8ème jour : de… à Beding

Ce matin les tentes sont blanches de givre et notre linge raide sur le fil.

Jiji aussi a pris un coup de froid ; il a le teint livide et les traits tirés. Comme chaque matin, nous attendons le soleil en sautillant, en soufflant, en se frottant les mains et l’accueillons comme un sauveur. Aujourd’hui encore sera une très belle journée. Nous avançons en direction de Babongo (6460m) qui a le profil d’une glace à l’italienne. Le sommet s’étire dans un élégant drapé à la vanille. Jiji a de la peine à marcher. Plus on monte, plus le bleu du ciel paraît dense et la blancheur des sommets éclatante.

Le soir, on dirait qu’un projecteur rose allume les cimes. Nous sommes à Beding (3680m), un village dans une large vallée, avec de belles maisons en pierre qui me rappelle certains coins en Ardèche. À l’entrée du village, le monastère est entouré d’une quinzaine de maisons aux toits de lauze ou de tôles bleues. Des yacks paissent dans de petits champs bordés de murets. Ce soir Jiji (toujours malade) et moi logerons sous la même tente car il est plus prudent de ne pas dormir seul en altitude.

9ème jour : de Beding à Na

Nous prenons le temps de visiter le monastère avant de partir. Un moine nous fait pénétrer dans la cour où se dresse, au milieu, un mât supportant des drapeaux à prières, appelé thar shing. Autour de la cour, il y a une galerie couverte où se tiennent les villageois pendant les cérémonies. Le moine pousse une jolie porte en bois d’un minuscule bâtiment où à l’intérieur se trouve un énorme moulin à prières prenant tout l’espace. Des peintures religieuses recouvrent toute la surface du moulin dans des tons de rouge, doré, bleu. De solides pans de tissu permettent de le faire tourner. La figure de Bouddha est reproduite sur toutes les planches de bois peint qui habillent l’intérieur de la maisonnette.

Le moine nous fait visiter ensuite la « gompa » (monastère), la salle de prière. Le lieu est très sombre. Tout est en bois, peint de déités bouddhiques. Du plafond pendent les « tankas » les peintures religieuses sur tissu, tout autour de la pièce. Il nous montre une espèce de trompette qui se déplie et mesure au moins 2 mètres. Il souffle dedans : un son rauque en sort puis un autre de plus en plus pur qui, paraît-il, s’entend à plusieurs kilomètres, un beau son qui apaise.

Il nous montre aussi la bibliothèque formée de casiers dans lesquels sont rangés des livres sacrés. De forme oblongue, les feuilles volantes des plus petits sont en papier de riz avec une couverture en bois sculpté, ils ont plus de 200 ans. Plus loin, les gros livres. Nous lui demandons s’il est possible d’en voir un. Le moine va en chercher un qu’il déplie délicatement de son tissu orange. Les pages de celui-ci sont en papier népalais : un papier plus solide, d’une grande finesse, transparent, à l’apparence d’un tissu soyeux, où sont inscrites les paroles sacrées de Bouddha.

Aujourd’hui, il n’y aura pas d’office car ils n’ont lieu qu’à la pleine lune. Nous remercions le moine en glissant des roupies dans la boîte disposée à cet effet.

Nous partons pour une marche très courte : 3 heures seulement. L’altitude se fait ressentir et nous progressons lentement ; le rythme cardiaque s’accélère au moindre effort. La remontée s’effectue en fond de vallée longeant toujours la Rolwaling Khola qui paraît menue dans son trop grand lit.

En début d’après-midi, le camp est dressé à Na : un village très étendu où chaque maison possède un petit champ à yacks entouré de murettes en pierres dont on suit le bord pour accéder à une autre habitation. Le coucher de soleil est somptueux : seuls les sommets sont éclairés. Ils prennent une couleur orange puis rose quand le ciel est bleu foncé et lumineux. Puis le ciel devient violet et les sommets bleu ciel. Puis tout s’assombrit pour laisser place aux ombres chinoises et aux étoiles. Nous sommes à 4200m d’altitude. Le froid est sec et un peu plus supportable. J’écris sous la tente mess où nous allons dîner. Le cuisinier a acheté une chèvre à Beding ce matin. Je pensais que c’était un animal sacré. Elle grimpe avec nous toute la journée et voilà qu’elle nous sera servie à toutes les sauces pendant plusieurs jours : rôtie, bouillie, en soupe… Je n’en mangerai pas, ça fait rire les sherpas. Ce soir tout le monde est un peu patraque. Jiji ne va pas mieux, Robert a des maux de tête. Chacun prendra une pilule miracle.

10ème jour : de Na à Na

Journée de repos et d’acclimatation. Enfin presque. 4200m d’altitude.

Paulo nous propose de marcher un peu pour « faire » nos chaussures d’altitude. Robert reste au camp avec Jiji car il ne se sent pas bien depuis hier. Il fait un tour dans le caisson avant de faire celui du village.

Martine, Lucien, Édouard et moi partons accompagnés de Passang en direction de Yalung La (5310m). Nous prenons rapidement de l’altitude et devant nous s’offre un panorama grandiose. En bas, la vallée s’étend largement avec de longues coulées de pierres grises. En face, trois énormes montagnes enneigées semblent garder, comme d’imposants cerbères, l’entrée du domaine des Dieux. Sur la gauche nous avons laissé le Gaurishankar, chère montagne qui nous est apparue comme la première annonciatrice des plus beaux sommets. Au fond à droite dépasse un sommet en forme de flèche de lance immaculée, comme si la montagne s’était hissée sur la pointe des pieds. Une détonation se fait entendre : une avalanche, dans un bruit sourd, produit un nuage de neige énorme. Paulo nous rejoint rapidement. Il me propose de continuer avec lui jusqu’au col alors que Passang redescendra avec les autres. Ce que nous faisons. Au lieu d’emprunter la trace, il monte tout droit comme un bouquetin à travers le pierrier. Cet effort est fatigant. Nous grimpons jusqu’à un promontoire à 4900m. Au milieu d’un cirque impressionnant, nous faisons une pause de cinq minutes et redescendons. Je crois qu’il est content de m’amener ici et me dit que je suis capable de faire des balades plus difficiles. Voilà, nous sommes à la hauteur du Mt Blanc mais il n’y a pas encore de neige. En descendant j’ai un peu mal à la tête.

Nous arrivons au camp en début d’après-midi où Tendi nous accueille avec un grand sourire et nous propose un repas composé de foie de chèvre (beurk), une salade de choux, une pâte pas cuite en forme de petite bourse avec une sauce aux légumes et une mangue au sirop.

Tendi a la gentillesse de me faire chauffer de l’eau pour laver mes cheveux. J’ai la crève ; elle passera difficilement avec le froid. Ce soir encore, la tente mess fera office de restaurant et d’infirmerie.

Paulo a une petite radio avec laquelle il capte RFI à certaines heures de la nuit. Nous savons qu’il y a eu une offensive terrestre par l’alliance du Nord en Afghanistan et que Kaboul est tombée entre leurs mains. Je ne peux pas m’empêcher de penser chaque jour qu’à l’autre bout de cette chaîne de montagnes il y a la guerre. Ici, un pays pacifique, là-bas des combats sanglants.

11ème jour : de Na à…

18h00. 4580m. Courte étape de trois heures. Il fait nuit.

On ne peut pas rester dehors il fait trop froid. Chacun lit ou se repose dans son duvet en attendant le dîner. Je viens de regarder la carte avec Paulo qui étudie les étapes pour les prochains jours. Il se met d’accord avec Timba, une étape sera rajoutée car huit heures de marche à cette altitude semblent difficiles. Pour nous et surtout pour les porteurs. Là, je les entends préparer le repas tout en sifflotant, en parlant, certains chantent, des rires surgissent. Ils ne sont pas transis de froid comme nous. Tout à l’heure, l’un d’eux a lavé son pied dans la rivière glacée avant de nous le montrer. Une énorme crevasse lui décollait le talon qui baillait comme la semelle d’une vieille chaussure. Un autre est venu se faire soigner un doigt infecté. Dorénavant, j’éviterai de me plaindre de mes ampoules.

Aujourd’hui, nous sommes montés le long de la Rolwaling Khola qui n’est plus qu’une toute petite rivière gelée par endroits jusqu’au Tsho Rolpa, un lac de couleur blanchâtre parsemé de petits icebergs. En 1998, la Hollande a financé le projet de construire un canal et un barrage par peur que la moraine ne s’écroule. Cet endroit est lunaire avec ce lac immobile, ces énormes blocs de pierres concassées et au loin une montagne dont j’ignore le nom qui offre une grande surface de glaciers chaotiques. Il n’y a pas d’insectes, pas de fleurs, pas d’arbres. Seulement quelques buissons au ras du sol qui ressemblent à des plants de myrtilles : les feuilles séchées sont brûlées dans les monastères et dégagent un délicat parfum d’eucalyptus et de myrte. Un grand oiseau est venu nous survoler et restait à l’affût de quelque nourriture. Quand nous nous sommes arrêtés, il faisait 34° à l’abri du vent et maintenant, la température est de 5° sous la toile et descend encore.