Vivre et travailler en montagne : pour une utopie concrète



Philippe Bourdeau

 

« L'universel, c'est le local moins les murs » (Miguel Torga)

 

Comment vivre une relation à la montagne renouvelée, qui ne se limiterait pas à une consommation de performances sportives ou de sensations esthétiques et hédonistes, même promues comme « expériences » pour citadins en manque de nature et d’exercice ?

En janvier 2017, l’Association Nationale des Élus de la montagne (ANEM) a publié les résultats d’un sondage commandité à l’IFOP, avec pour message clé le constat que "9 Français sur 10 estiment que la montagne présente un atout pour la France, et environ trois quarts des personnes interrogées jugent qu’il s’agit de territoires d’avenir". L’orchestration assez euphorique de cette annonce dans les médias peine pourtant à masquer l’incertitude et les facteurs de crise qui pèsent sur la montagne en tant qu’espace de vie et d’activité. Car après la disparition de l’industrie, les principales ressources et activités qui ont porté la vie économique de la montagne au XXème siècle sont frappées par un doute récurrent sur leur futur, qu’il s’agisse de l’agriculture, de la sylviculture ou du tourisme.

Cette perplexité vis-à-vis de l’avenir est d’autant plus paradoxale qu’à l’instar du sondage commandité par l’ANEM, les raisons objectives d’être optimiste quant aux atouts et forces de la montagne en matière d’attractivité environnementale, économique et résidentielle ne manquent pas. Plus qu’une conjugaison de crises sectorielles ou de la montagne en tant qu’espace de vie, c’est peut-être le signe qu’il s’agit d’une crise de modèle de développement.

Le secteur du tourisme est emblématique de cette hésitation face à de nombreuses remises en question dont le changement climatique constitue un révélateur, et souvent un accélérateur : concurrence d'autres destinations touristiques, fracture croissante entre grandes et petites stations, nouveaux comportements récréatifs, vieillissement de la population touristique, exigences accrues de qualité environnementale, question sociale du travail saisonnier, gestion des risques... Malgré le maintien de rentes encore plus que confortables, le système hérité de la seconde moitié du XXème siècle est menacé d’obsolescence culturelle, climatique et économique tant les solutions du passé (le financement public, l’automobile, l’immobilier, l’enneigement artificiel) sont aujourd’hui devenues des problèmes.

 

Il est clair que les sports d'hiver ont constitué durant le 20ème siècle un levier de développement économique majeur, valorisé dans une logique industrielle à un point tel qu'aucune activité de substitution envisageable pour l'instant n'est capable d'égaler. Cette situation constitue un dilemme pour l'instant indépassable pour les élus et opérateurs concernés, et impose de repenser un modèle de développement moins centralisé à la fois sur le plan géographique, temporel, et économique. D’autant qu’en même temps que le modèle de développement du tourisme d’hiver, c’est aussi sa logique interne qui est interrogée. Au fur et à mesure que les stations perdent des pratiquants nationaux, régionaux et même locaux, elles sont contraintes d'aller chercher de plus en plus loin de nouvelles clientèles internationales, démarche qui s'opère également à des coûts croissants de promotion, et qui plus est dans un contexte de concurrence accrue puisque le marché international du ski est en stagnation et que les destinations skiables convoitent toutes les mêmes clients. De même, le « ski sédentaire » fait aujourd’hui figure de rendez-vous de plus en plus improbable donné à dates fixes aux skieurs et à la neige au pied des remontées mécaniques. En parallèle, et de façon symétrique avec ce qui passe l’été avec l’essor du vélo en montagne, on observe un retour du « ski nomade » sous de multiples formes : ski de randonnée et variantes liées au free-ride, ski de randonnée nordique, raquettes à neige, snow-kite, ski-jorring... Ce ski vagabond, opportuniste et frugal développe hors des domaines skiables aménagés en l'absence quasi-totale d'infrastructures, et en permettant une très forte réactivité spatiale et temporelle vis-à-vis des fluctuations de l'enneigement. Cette intelligence climatique n’est-elle pas inspirante en matière d'adaptation et de créativité, en pariant sur un renouvellement permanent du rapport à la montagne ? A ce titre, l'injonction adaptative que constitue le changement climatique peut être propice aux renversements de perspective, en ayant en tête que « les innovateurs sont des inverseurs de normes » (Norbert Alter). En effet, si pour la saison d'hiver l'impact du changement climatique sera majoritairement négatif (manque de neige, surcoût de la neige de culture, perte d'ambiance hivernale), il pourra être plus positif pour la saison d'été, qui se verra étendue d'avril à octobre, en offrant un confort thermique relativement accru par rapport aux zones urbaines.

 

En passant d’un bricolage localisé à une industrie globalisée, de l’ingéniosité à l’ingénierie et de l’humain au high-tech, le tourisme de montagne n’a-t-il pas perdu une bonne partie de sa capacité à se renouveler et à faire face aux enjeux du futur ? Après avoir été un vecteur de développement, n’est-il pas devenu une mono-activité qui fragilise les territoires qui en dépendent ?

Mais comment penser d’autres modèles plus souples, diversifiés, créatifs et soutenables face au « triple crunch » des crises climatique, énergétique et économique ? Comment penser au delà des stations en termes de villages et de vallées ? Personne n’a de recette toute faite dans la poche de son anorak, et les incantations au « tourisme 4 saisons » ou à la « diversification » ne suffisent pas. De plus, comment ne pas « jeter le bébé avec l'eau du bain » quand les stations font travailler et vivre en montagne des dizaines de milliers de personnes ? Ici comme ailleurs un vaste chantier de transition implique un investissement intellectuel, stratégique et politique, en se gardant de toute généralisation pour bien distinguer les situations très différentes dans lesquels se trouvent les territoires de montagne.

 

Face à tels constats, transposables dans une certaine mesure à d’autres secteurs d’activité, devons-nous continuer à perfectionner le passé, comme semblent le faire de nombreux décideurs et opérateurs, ou bien chercher à créer les conditions d’un avenir désirable ? Et comment s’y prendre dans un monde complexe dans lequel l’argent public se fait plus rare et les structures traditionnelles de décision, de coopération et de solidarité semblent affaiblies ? Comment partager une réflexion stratégique et prospective apte à dépasser aussi bien le sur-optimisme que le catastrophisme qui font flores, en croisant raison et inspiration ?

 

La capacité créative des espaces de montagne ne repose-t-elle pas sur une altérité par rapport à la ville, cette distance, qui permet d’inventer ou de bricoler des solutions de rechange quand la force et la cohérence des modèles urbains dominants est atténuée par un écart réel ou symbolique ? Les territoires de montagne ne sont-ils pas propices à l’expérimentation en fournissant non seulement de l’espace, mais aussi des marges de manœuvre et des échappatoires vis-à-vis des évidences et routines urbaines ? Sans négliger les risques de banalisation des espaces de montagne qui sont à l’œuvre, cet effet de lieu n’est-il pas un atout, y compris dans les contradictions inhérentes aux effets du tourisme et de l’installation de nouveaux habitants ? En ces temps d’interrogations sur la fin du salariat et l’ubérisation du travail, n’est-il pas indispensable de renouveler le regard porté sur la pluriactivité, pour que les spécificités du travail en montagne soient reconnues comme un facteur d’innovation sociale. Il s’agit de mieux voir et comprendre comment des gens ordinaires réinventent malgré les obstacles de nouveaux modes de vie et de travail en montagne. A la base de l’économie et de la société montagnarde, des agriculteurs.trices, des artisan.e.s, des guides, des accompagnateurs.trices, des moniteurs.trices sportifs, gardien.ne.s de refuges et prestataires de services en tous genres réinventent au quotidien, dans un foisonnement créatif, une identité professionnelle et territoriale. Ceci en même temps qu’ils en redéfinissent les conditions de viabilité économique. Ils.elles explorent de nouveaux assemblages pluriactifs entre sport, (agri)culture, patrimoine. Tout comme ils.elles mobilisent de façon centrale des valeurs existentielles dans leur activité professionnelle, en référence à une responsabilité environnementale et à des projets de « bonne vie » et d’utopie concrète. Au-delà des stéréotypes du guide-moniteur ou de l’accompagnateur-hébergeur, ces nouvelles générations professionnelles explorent sans tambour ni trompettes de nouveaux rapports aux métiers et au territoire, plus créatifs et plus métissés. La question-clé reste évidemment de savoir si et comment ces initiatives peuvent contribuer à repenser ou réorienter l’avenir du travail, en montagne ou ailleurs. Bien sûr, dans un contexte marqué par une inflation éditoriale mettant avant des « défricheurs », « transitionneurs », « faiseurs » et autres « alter-entrepreneurs », les questions ne manquent pas pour évaluer la capacité d’entrainement de ces micro-expérimentations individuelles et locales. En quoi ces dynamiques créatives peuvent-elles contribuer à inverser le sens de la diffusion de l’innovation des périphéries vers le centre, des massifs secondaires vers les hauts lieux touristiques et de la montagne vers la ville ? Comment passer de l’inventivité individuelle à une dynamique collective et territoriale, ne serait-ce que pour soutenir, sécuriser, faciliter des trajectoires personnelles dispersée et confrontées au risque de la précarité ?

Ne faut-il pas facilité, fluidifier, encourager les combinaisons, les circulations, les agrégations entre activités manuelles et intellectuelles, entre haute et basse technologie, entre culture et économie ?

 

N’est-il pas temps de remettre le tourisme à sa place, pour ne plus le concevoir comme un point de départ qui prime sur les autres activités et la vie locale ? Ceci pour en faire au contraire la résultante d’un ensemble de qualités environnementales et territoriales, attractives aussi bien pour des visiteurs que pour des habitants... Au-delà des caricatures de la « réserve d’indiens », du parc de loisirs ou de l’entre soi embourgeoisé, la capacité de la montagne à contribuer à façonner des territoires à visage humain est un enjeu majeur, y compris face à la dégradation annoncée des conditions de vie en milieu urbain –pollution, canicules, tensions sociales. Ce sont les grands aménagements – barrages, autoroutes, tunnels, stations – qui ont porté les utopies dans la deuxième moitié du XXème siècle en convertissant la montagne à une modernité conquérante prometteuse de réintégration au territoire national. L’enjeu des prochaines années ne repose-t-il pas sur une équation élargie dans laquelle les variables-clés de l’habiter en montagne seront l’environnement, de la culture et de l’innovation sociale ?

 

Philippe Bourdeau, maître de conférence

Professeur à l’Institut de Géographie Alpine de l’Université Grenoble-Alpes.