MAC KINLEY



Le Mont Mc KINLEY ou encore DENALI est la plus haute montagne du continent Nord-Américain, mais c'est surtout le plus haut sommet proche du cercle arctique. Il culmine à 6.194 mètres et son nom signifie "Celui qui est haut" en Indien. Cette montagne se situe dans l'état de l’Alaska au Nord de la ville d'Anchorage.

On m'a souvent posé la question sur les motivations d'un tel projet : la passion de la montagne, l'envie de découvrir l’Alaska, le goût du challenge, l'aventure humaine …

Le "morceau" n'étant pas une promenade de santé et la durée sur 3 semaines minimum m'ont résolument poussé à me faire accompagner d'un guide de haute-montagne connaissant déjà les lieux. Mon contact Chamoniard m'a orienté vers Paul Pellecuer, présenté comme expérimenté et vieux routard des grandes expéditions.

Le premier contact téléphonique est chaleureux et "Paulo" m'explique rapidement les points clés pour réussir cette ascension :

- Gérer la haute altitude avec une très bonne préparation physique et une bonne

acclimatation sur place.

- Assurer notre autonomie : en effet, en Alaska, contrairement à l’Himalaya, il n’y a pas de porteurs d’altitude. Il n’y a pas non plus de refuges, de ravitaillement après le village de Talkeetna. Nous aurons à transporter la totalité de notre matériel et de la nourriture.

- Avoir une bonne maîtrise technique des (longues) courses en montagne. L'isolement et la météo ne permet pas forcement d'être secouru rapidement en cas d'erreurs même minime.

Le topo est clair et nos différents échanges permettent de verrouiller rapidement l'expédition. Je me sens prêt physiquement après plusieurs mois d'entraînement et la logistique est bien verrouillée à tous les niveaux avec Paulo dans les détails.

Nous nous retrouvons à PARIS et partons ensemble à l'aéroport pour un long vol vers Anchorage via Chicago. Premier choc à l'enregistrement des bagages où je réalise que nous totalisons 92 Kg de matériels … nous avons pris normalement le minimum pour ne pas être trop chargé, même si certains matériels et équipements sont en double par sécurité. Calcul : en laissant la "tenue de ville" et autres

broutilles au CB, on arrive à 80 Kg, divisé par 2 = 40 kg chacun ! Comme indiqué cidessus, il n'y a pas de porteur : on va donc porter 15 sur le dos et 25 dans une "pulka", une luge tirée derrière soi. Ca promet …

Après une nuit confort à Anchorage au Earth Bed & Breakfast de Lori et Angel, nous partons en mini-bus pour Talkeetna, dernier village avant l'immensité glacière de l'Alaska Range.

Nous embarquons ensuite à bord d'un puissant De Havilland pour une dépose 45 minutes plus tard sur le glacier Kahiltna, au camp de base à 2.200 m.

Nous y sommes : il fait beau, presque chaud en cette fin d'après-midi à 2.200m et nous avons simplement à monter la tente pour la nuit. En fait, une fois le soleil couché, la température va chuter brutalement dans le négatif et me rappeler que la vue est belle, mais que la plage est loin ... Il n'y a pas vraiment de nuit noire à cette époque, mais une bonne clarté jusqu'à 1h00 du matin et une relative pénombre jusqu'à 5h00.

La nuit est mauvaise avec tous ces changements : décalage horaire, altitude, froid, envie de changer “l'eau du poisson” fréquemment m'obligeant à sortir dehors … Bref, le départ en fin de matinée pour le Camp 1 est laborieux et le poids du paquetage va rapidement se manifester.

Les montagnes aux alentours sont impressionnantes avec le Foraker à plus de 5.000 m, le Mt Hunter et ses 4.400 mètres, le gigantesque glacier Kahiltna (2ème plus long de la planète après celui du  Baltoro au Pakistan); une impressionnante avalanche dans l'après-midi nous rappelle les risques "objectifs" (façon de dire) du coin.

Nous arrivons au Camp 1 où je m'écroule quasiment KO avec les épaules labourées. La tête gamberge dur après cette introduction bien "hard" : pas au point physiquement ? Pas à la hauteur ? Heureusement Paulo magnanime prépare le dîner et installe le campement. Il m'explique que la première journée est logiquement difficile et que nous irons à notre rythme pour aller en direction du Camp 2. Séance motivation bien utile avant de m'endormir fourbu dans mon duvet.

Départ en direction du Camp 2 sur ce glacier dont la longueur semble infinie. Paulo s'active sur son nouveau GPS électronique en notant les changements de direction et les crevasses avec leur gueule noire sans fond qu'il faut franchir d'un coup avec la 'pulka' derrière. Même la techno est devenue l'apanage du guide. Avec baromètre intégré et alarme, cela s'avère très utile pour confirmer les changements de temps. En effet, le ciel se couvre et nous n'avons pas progressé sur un bon rythme (j'ai encore la tête dans le sac). Le camp 2 est encore à 2h devant nous et Paulo décide finalement de s'arrêter à un camp intermédiaire qui à l'avantage d'avoir un emplacement prêt à accueillir notre tente et de bons murs de neige déjà montés. La nuit est réparatrice, mais surprise au matin, la tente est entourée d'1,20 m de neige fraîche ! Toutes les affaires à l'extérieur (forcement bien rangées) ont disparu. Ambiance 'plage' avec la pelle pour déneiger la tente et le matériel.

Le temps reste mauvais toute la journée et la nuit suivante : on reprend 1 m de neige ! Au deuxième jour, toujours scotchés dans la tente, nous voyons une équipe américaine démarrer finalement en direction du Camp 2 dans le brouillard.

Faire la trace semble très laborieux et la progression très lente. On décide toutefois de se mettre en route et de profiter de l'ouverture. Après 2h de monté et à l'issue d'une pause des Américains, Paulo prend la relève et ouvre le chemin jusqu'au Camp 2 sur la dernière demi-heure.

Le lendemain, je sens la forme revenir et la motivation pour aller faire le portage jusqu'à Windy Corner (endroit bien venté comme son nom l'indique à mi-chemin du Camp 3). La pente se redresse sérieusement, la traction de la luge se fait pas à pas et nous oblige à alléger la charge tout en continuant l'acclimatation avec cet aller-retour. Paulo se charge un maximum et force l'admiration de certains au passage … s'ils apprenaient l'âge du forçat des pentes, ce serait du grand respect qu'ils donneraient. Je monte ainsi la pente derrière Paulo et me dit que j'ai de la marge de progression et rêve d'avoir sa condition physique plus tard…

Le Camp 3 à 4.400 m offre un panorama d'enfer. On pose la tente alors que le soleil a déjà disparu et on se gèle un bon coup. Le thermomètre va descendre sous -20°c cette nuit là. On rencontre le lendemain l'équipe du Vieux Campeur d’Albertville qui vient de réussir le sommet par la West Buttress. Cyril & Co nous accueille sous leur tente mess et nous offre tomme de Savoie et saucisson pour notre grand bonheur (les douanes US si rigide n'ont rien vu !).

Echanges, debriefing sur la voie et discussions dans tous les sens donnent une ambiance refuge bien sympa. Cyril qui trouve mes moufles pas top me prête spontanément les siennes qu'il vient d'éprouver en conditions réelles et dont il n'aura plus besoin pour la descente. Je l'en remercie vivement me disant que la générosité alpine n'est finalement pas morte. Il nous laisse également la tente mess que Paulo se chargera de lui rendre à son retour dans les alpes. Notre campement prend des allures de base grand confort…

Mais retour aux choses sérieuses : après un jour d'acclimatation, nous partons à l'assaut du 'Big Wall', une pente de neige et de glace de 40/45° équipée de cordes fixes donnant accès à l'arrête menant au Camp 4. Nous faisons un premier aller-retour pour un portage.

Le mauvais temps nous fixe une journée au Camp 3 et nous finissons nos livres au chaud sous la tente. J'écoute Paulo me raconter ses expéditions au Pamir ou en Géorgie du Sud (zone antarctique) avec l'association Les Montagnes du Silence. Génial voyage et incroyable aventure humaine avec des sourds et des malentendants dans le grand blanc.

Une fenêtre météo semble s'ouvrir et nous avalons le mur et l'arrête aérienne dans un bon timing. La vue spectaculaire et les paysages sont encore différents et on découvre une roche noire (volcanique ?) sur la fin. Le vent se lève et nous laisse juste le temps de monter notre petite tente sur le plateau du Camp 4 à 5.200 m. La nuit va être glaciale et le vent forcit violemment obligeant à tenir parfois les parois de la tente. Au petit matin, notre voisin Tchèque nous indique fièrement que son thermomètre est passé sous -30°c. En effet, ça pique bien sur le visage ce matin. Mettre les chaussures prend du temps car nous sommes obligés de remettre les moufles entre deux boucles de lacets pour se réchauffer les doigts.

Le départ vers le sommet semble compromis car le baromètre continue de chuter et un nuage lenticulaire synonyme de vent violent chapeaute le Mt Hunter. Le parcours sur le plateau en direction du Denali Pass ordonne rapidement la retraite vers le bas. Retour sur l'arête en direction du Camp 3 où le vent nous bouscule et nous oblige à être très concentré. Descente des cordes fixes et retour dans notre grande tente où des températures plus clémentes nous attendent.

Notre dernière fenêtre pour le sommet vient de se refermer et j'exprime quelques regrets en me disant que peut-être nous aurions dû. Paulo ajuste rapidement et me rappelle notre décision prise avec réflexion et qui prenait en compte les nombreux indicateurs négatifs qui se manifestaient. Il me dit avec justesse que le Mac Kinley sera encore là l'année prochaine et qu'il ne faut pas jouer avec le blizzard d’Alaska. Son parcours et son expérience parlent pour lui. Je sais qu'il a raison et que je n'ai pas de remords à avoir.

Nous partons en début d'après-midi vers le camp de base en prévoyant de faire le trajet d'un seul tenant pour profiter du tonus retrouvé par notre descente en altitude et en calculant que nous arriverons dans la soirée sur le glacier où la neige sera redevenue dure et les ponts de neige plus solides. En plus, la trace devrait être plus libre car les autres cordées seront en train de bivouaquer et nous éviterons ainsi les fastidieux croisements.

La descente va se révéler une vraie galère. La "pulka" se positionnant devant soi dans les pentes raides, il devient alors difficile de la guider. Dans les traversées horizontales, la luge va rouler à de nombreuses reprises de côté dans la pente m'obligeant à la remonter et à essayer de la caler dans la trace. J'avance finalement à côté les deux mains dessus. Paulo reste stoïque, mais n'en pense pas moins.

Je pense alors que la galère va se finir en arrivant sur le glacier aux pentes moins raides, mais je me rends compte rapidement que la neige est toujours très molle et que je m'y enfonce régulièrement jusqu'au mollet. Je rêve de chausser les raquettes, mais Paulo préfère garder les crampons (on ne sort jamais d'une crevasse avec des raquettes aux pieds …). Logique, mais je rame et râle. Paulo déploie des trésors de patience et organise de nombreuses haltes. Au final, il nous faut remonter le glacier sur 500 mètres pour arriver au camp de base, mais la luge enfin derrière moi, je n'éprouve alors pas de peine à avaler ce dernier effort.

Il est 1h00 du matin, je m'endors en rêvant déjà au vol retour tout proche et au prochain petit-déjeuner pantagruélique. Doux rêve qui va s'envoler dans le brouillard et les chutes de neige en fin de matinée. La météo fait encore des siennes.

Après 2 jours bloqués au CB, nous retrouvons la civilisation. A peine arrivé à Talkeetna, nous laissons sans regret la nourriture lyophilisées et nous nous jetons sans retenue sur une omelette lardons-pommes de terre du tonnerre. Une bonne bière couronne l'ensemble pour un sublime plaisir, sauf pour Paulo qui déguste un Bordeaux rouge histoire de garder ses principes tricolore même au bout du monde. Le dicton "Le bonheur est fait de choses simples" prend tout son sens. Le printemps est en plus arrivé en cette fin Mai (!) et la végétation a verdie, le reste de neige a fondu et nous avons l'impression que nous somme partis il y a des mois.

Le retour est toujours bizarre entre le confort et la facilité des choses d'une part et la cohue, le bruit et l'anonymat de l'autre.

Pas de sommet cette fois-ci, mais j'ai passé avec Paulo en Alaska trois semaines riches et intenses qui font de cette expédition un excellent souvenir et une super expérience.

Les conditions sont rudes mais le Mc Kinley est une montagne magnifique qui mérite le voyage

 

 

Stan Roquette.